Last Game: Keio se fait battre à quatre coutures

Les grandes rivalités font souvent l’Histoire du sport. Alors que les rivalités entre personnes sont circonscrites à une époque donnée, les compétitions entre grands clubs où entre universités font vibrer les spectateurs générations après générations.

Les anglais ont les régates entre Oxford et Cambridge; les américains ont les matchs Westpoint vs Annapolis; en France, nous avons les intercentrales; au Japon, le soukeisen (早慶戦), est définitivement l’affrontement entre établissements d’enseignement supérieur le plus historiquement installé, le plus renommé et le plus fédérateur.

Soukeisen littéralement signifie la bataille entre Waseda(早稲田) et Keio (慶應), en utilisant, pour représenter chacune de ces deux prestigieuses universités privée, le premier idéogramme de chacun des deux noms. Pour ceux qui ne seraient pas rompus à la mystique de la prononciation des idéogrammes japonais et qui se demanderaient le rapport entre soukeisen et Waseda : c’est parce que l’idéogramme change de prononciation, entre son usage dans le nom de l’université et dans le mot soukeisen, tout simplement ! Soukeisen désigne virtuellement toutes les rencontres sportives entre les deux universités, mais « le » soukeisen désigne en général un match de baseball.

Leur première rencontre eut lieu en 1903, puis régulièrement dans les vingt-ans qui suivirent. Quatre autres universités de Tokyo rejoignirent ensuite la compétition pour former la « Tokyo Big6 Baseball League » en 1925 (dont l’université de Tokyo qui ne traduit pas son excellence académique dans le stade et qui est cuillère de bois plus souvent qu’a son tour). Cette ligue fut, avant l’arrivée du baseball professionnel au Japon, le plus haut niveau du pays.

Il y a deux tournois par année (printemps et automne) où toutes les équipes se rencontrent entre elles lors de matchs en deux manches jouées le samedi et le dimanche. Dans le cas d’une égalité à l’issue des deux matches, un match supplémentaire a lieu le lundi. Dans le cas particulier du soukeisen, le lundi durant lequel a lieu ce match supplémentaire… …est férié pour l’université, ce qui explique partiellement la popularité du match (il leur faut bien un petit réconfort, puisqu’ils n’ont pas les grèves tous les ans eux !).

Dans le tournoi de cet automne Waseda (c’est son habitude) faisait cavalier seul en tête. Et pour parvenir à égalité, il fallait à l’équipe de Keio deux victoires sèches au soukeisen… le match du samedi 30 fut reporté à cause d’une pluie abondante causée par une queue de typhon qui passait par là. Le dimanche Keio s’impose par 2-0, et le lundi par 7-1, forçant un nouveau soukeisen pour décider de la victoire finale de la ligue d’automne fixé au 3 novembre. Ce sera le premier soukeisen décisif pour la victoire de la ligue depuis 50 ans.

Le 3 novembre, jour de la culture est férié au Japon. J’arrive au stade (sans ticket) à 10h15… c’est déjà la panique la plus totale : il y a des gens qui font la queue partout, dont une file de, je pense, 200 mètres pour avoir des tickets « intérieur », plus proches de l’action. D’après les news que j’ai lu ensuite, dès 9h il y avait déjà 5000 personnes qui attendaient, alors que les ventes ne commençaient que à 10 heures (et le match à 13 heures). On me conseille de m’orienter vers les places « extérieures », celles qui sont tout au fond du stade et où la seule chance de se prendre une balle dans la figure est en cas de homerun.

Le soleil de la plus belle journée d’automne brille haut dans un ciel sans nuages, et je constate bien vite qu’il m’en cuira de ne pas avoir pensé à prendre de casquette ! La foule par contre afflue : le match se joue à guichets fermés avec 36000 spectateurs dans le jingu stadium, qui acceuille l’évènement depuis les années 1920. Des filles en costume fluorescent s’agitent dans les allées avec d’énormes bonbonnes de bière pression dans le dos, par une telle chaleur elle coule d’ailleurs à flot ! Accrochés aux bretelles de leur « sac à dos pression » d’un côté des snacks, de l’autre un tableau résumant le change à donner sur différentes coupures pour 750 yens, le prix du demi dans un gobelet en carton.

Autant que par le jeu en lui-même, l’animation est faîte par les armées de supporters. J’étais d’ailleurs content qu’il y ait une antenne de supporters dans les sièges extérieurs pour ceux n’ayant pas pu avoir de ticket dans la zone réservée aux supporters. Il y a les pom-pom girls, les oendans supporters mâles en costumes noirs dont le but est de faire du bruit et qui sont aussi ceux qui font les présentations avant match, et l’harmonie qui fait la musique pour les chansons omniprésentes. Il y a d’ailleurs tout un cérémonial d’avant match, avec même des pom-poms de Waseda qui se sont invitées pour faire une petite démo, puis présentation des drapeaux, les hymnes, et le salut de l’équipe adverse relayé aux quatre coins du stade.

Le match commence… et Waseda, qui commence à la batte, douche d’un grand coup les espoirs de Keio, qui pouvait prétendre à un avantage psychologique après deux succès consécutifs, en marquant 3 points dans le premier inning. Incapables de réagir, à la mi-match le score s’aggrave même considérablement puisque à la fin du septième inning (sur un match qui en comporte 9) le compteur affiche 7-0. On commence à se demander si il sera même possible de marquer un seul point, et tandis qu’en face ils chantent en se serrant les épaules, dans le camp de Keio, les visages se ferment.

Puis dans l’avant dernier inning, alors que Waseda ne marque aucun point, Keio réussi enfin à ouvrir le score : 1 puis 2 puis 3 points. Ce sursaut d’orgueil bienvenu de la part des joueurs rallume la flamme de supporters qui commencent à se demander si l’exploit ne serait pas possible. Un joueur se fait sortir alors qu’il essayait de voler la dernière base à l’issue d’une partie de trappe-trappe (parce qu’il faut toucher le joueur pour le sortir). Je le note parce que c’est la première fois que je le vois, et c’est bien cruel de voir ce joueur courir de long en large alors que l’étau se referme.

Deux out, il reste encore deux joueurs sur la première et la deuxième base : dans le camp de Keio tout le monde est debout et crie « homerun, homerun » ! Et soudain, dans cette ambiance délirante la balle part tout à coup très loin en direction du champ extérieur… pour finalement heurter la barrière ! il s’en est fallu de quelques mètres pour le homerun, mais on se console aisément avec deux points supplémentaires : c’est l’euphorie complète dans les tribunes et la victoire qui semblait hors de portée il y a quelques instants devient une possibilité bien réelle.

Hélas ! la partie finit comme elle a commencé avec 3 points marqués par Waseda dans le dernier inning contre 0 pour Keio, ce qui fait un score final de 10-5.

Après match, nous avons le droit aux commentaires du manager de Waseda, mais surtout de deux pitchers de talent de cette équipe dont c’était aujourd’hui le dernier match universitaire : Ohishi et Saito. Saito qui a été exceptionnellement bon en baseball au lycée, surnommé « le prince au mouchoir » à cause de son ancienne habitude de s’essuyer le front avec un mouchoir, et dont l’élégante apparence fait chavirer le coeur de ces dames, semble jouir d’une aura surnaturelle; on m’a d’ailleurs dit en 2007 que Keio ne gagnera plus jamais le soukeisen tant qu’il sera dans l’équipe de Waseda. C’est lui qui a lancé tout le match jusqu’à sont petit coup de fatigue du 8ème inning où il fut remplacé par Ohishi. Les deux ont été draftés parmi les premiers pour devenir pro, ce qui signifie qu’ils sont vu comme les meilleurs de leur classe d’âge. Tous les pitchers de Waseda vont d’ailleurs devenir professionnels. Je me demande ce qu’il en est pour ceux de Keio qui m’ont pas laissé de souvenir impérissable sur ce match…

Quoiqu’il en soit, les adieux de Saito, chef de file de sa génération, au baseball universitaire étaient sûrement une des raisons de cette affluence massive. Interrogé sur ce qu’il allait retenir de son parcours universitaire, il a répondu, je vous le donne en mille : « Les compagnons » ! Mais c’est peut-être vrai, et dans la cérémonie d’adieu des quatrième-années de Keio, on ressentait cette ambiance douce-amère alors que tous les futurs diplômés, du club de baseball aussi bien que spectateurs, se massaient sur l’estrade, ensemble pour une dernière fois.

Dans le même temps, les membres de l’équipe de Waseda avaient investi le stade pour une série de photo officielles… et officieuses, avec notamment des pitchers se faisant immortaliser en train de lancer une balle fictive et des extérieurs simulant le rattrapage d’une balle rebondissant contre la barrière.

Si ce match était le dernier match de la génération de Saito, il est un autre match connu comme « le dernier soukeisen » qui eut lieu lui dans un contexte beaucoup plus tragique. A la fin de l’année 1943, alors que les japonais ont subi plusieurs revers dans le pacifique, la base de la conscription s’élargit et les élèves d’université qui pouvaient alors retarder l’échéance jusqu’à l’obtention de leur diplôme sont contraint de rejoindre les rangs de l’armée.

Par ailleurs le baseball étant le « sport de l’ennemi » les compétitions dont la ligue des 6 ont été interrompues; le stade jingu sert désormais de terrain d’entraînement de l’armée. C’est dans ce contexte, et sachant qu’ils allaient devoir partir à l’armée sous peu que les élèves du club de Keio ont demandé à ceux de Waseda, par l’intermédiaire du président de l’université d’alors, de jouer un dernier Soukeisen.

Le match finit se déroulera finalement le 16 octobre 1943 sur le terrain de Waseda. Et finira par une défaite de Keio 10-1 (il y a donc eu une amélioration depuis…). Plus important, en dépit des nombreux obstacles à l’organisation du match (indisponibilité des terrains, refus du directeur de Waseda, …) ces jeunes gens ont pu se faire un dernier souvenir de baseball avant de partir au front d’où certains devaient ne pas revenir.

Tous ces évènements sont relatés dans un film appelé ラストゲーム 最後の早慶戦 (Last Game: le dernier soukeisen) sorti en 2008, qui est un must-see pour les gens passionnés par le baseball universitaire japonais dans les années 1940, et qui n’intéressera pas vraiment le reste de la population.

Par ailleurs pour les gens intéressés par l’évolution du baseball au Japon, je recommande ce blog (il n’a pas été encore mis à jour avec les résultats du match d’hier pour le moment).

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3 Réponses to “Last Game: Keio se fait battre à quatre coutures”

  1. Popa Says:

    Polyvalent décidemment… un vrai commentateur sportif. C’est quand même autre chose ques les supporters de football (soccer !).

  2. Damien Says:

    J’aime beaucoup le : « must-see pour les gens passionnés par le baseball universitaire japonais dans les années 1940 » Tu as des goûts très pointu en ce moment dis moi!
    Ca fait plaisir à lire en tout cas, que de souvenirs!
    ++

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