Un petit peu de République dans un monde d’Empires

De la toute fin 1868 au printemps 1869, l’île d’Hokkaido, plus précisément la ville d’Hakodate, fut le territoire de la brève République d’Ezo (ancien nom pour Hokkaido) qu’il est convenu d’appeler « la seule République du Japon ». Ce point est déjà raconté de long en large sur internet, mais je ne peux m’empêcher de fournir ma version…

Tout commence en 1858 avec les fameux « accords inégaux » signés, en ce qui concerne la France, entre le Shogunat et le Second Empire. Dix ans plus tard, avec la traditionnelle clairvoyance de nos grands dirigeants, Napoléon III soucieux de continuer à traiter avec les japonais dans l’esprit de ces accords envoie une délégation militaire chargée de former les troupes du Shogun aux techniques de guerres à l’occidentale. Dans le même temps les anglais traitent en sous-marin avec les clans du sud qui seront à l’origine de la révolution Meiji (sacrés anglais !). La mission arrive au Japon au début 1867, et est menée par Jules Brunet, un ancien polytechnicien, dont l’aventure au Japon aurait servi de base au scénario du film « Le dernier samurai ».

A la fin de l’année, ça chauffe pour le Shogun. Il démissionne une première fois en novembre, puis après s’être fait brûler son palais à Edo se fâche et décide de marcher sur Kyoto. Hélas, malgré l’excellence de ses conseillers français, son armée est moins moderne (car les anglais ont apporté moult mortiers et gatlings aux clans du sud) et moins nombreuse.

De défaites en défaites commence une longue marche vers le nord. Lorsque Edo tombe courant 1868, le shogun abandonne, et s’en est fait du pouvoir des Tokugawa qui règnent en tant que Shogun sur le Japon unifié depuis ~1600. Cependant certaines personnes n’en ont toujours pas assez et décident de porter la rébellion plus au nord où se trouvent encore des clans fidèles au Shogun. C’est notamment le cas de l’amiral Enomoto Takeaki qui s’enfuit vers le nord avec toute la marine du shogun.

C’est aussi le cas de Jules Brunet et des membres de la mission militaire, qui n’ont pas le coeur d’abandonner ceux qu’ils ont formé et qui sont maintenant devenu leurs amis. Cependant la diplomatie française décidant sagement de ne pas prendre parti dans une guerre civile, ils sont contraints de « démissionner » de l’armée française pour poursuivre la bataille.

De défaites en défaites (re)commence une longue marche vers le nord. Puis, décembre 1868, Hokkaido, noël approche, mais au milieu de la neige, un petit groupe de renégats est en train de perdre une guerre civile face à un empire millénaire, et l’ambiance n’est pas à la fête. Que faire ? élargir l’assiette de conscription : ils ont déjà essayé à Aizu, avec les Byakkotai (ou brigade des trigres blancs), mais les « Marie-Louise », dans un acte de loyauté extrême dont les japonais ont le secret se font seppuku en croyant leur château perdu.

Finalement ils décident de marquer le coup de noël en fondant une République : la République d’Ezo voit le jour le 25 décembre 1868. Celle-ci sera chargée de promouvoir une culture différente dans l’archipel japonais. Leur objectif est bien entendu d’essayer de se faire reconnaître de façon internationale. L’amiral Enomoto se fait élire président.

Il faut reconnaître que sa fuite avec la marine leur a donné un avantage de poids. Effectivement si leur armée est en nombre insuffisant, ils ont plus de bateaux que le camps de l’empereur, ce qui est un avantage stratégique intéressant si l’on considère que Hokkaido est une île. Peu avant d’ailleurs le parti de Brunet a été rejoint par deux jeunes anciens de l’école navale, Eugène Collache et Henri Nichol, qui ont eux aussi décidé de se lancer dans l’aventure.

Anticipant une attaque impériale dès la fin de l’hiver ils passent l’essentiel de la saison à fortifier leur position. Au début du printemps ils apprennent que la flotte du parti impérial fait relâche à Miyako. Ils décident d’une attaque surprise principalement afin de conforter leur avantage maritime en se saisissant du redoutable Kotetsu.

Le Kotetsu est un « ironclad », un navire de métal (ou couvert de métal) à propulsion à vapeur. Le premier navire de ce type à être construit fut la « Gloire » en 1859 (français donc). Le Kotetsu passa par les mains de la marine Danoise et Confédérée avant de revenir aux mains des japonais, mais il fut mis à l’eau à Bordeaux en 1864 et son nom de baptême est « Sphynx » (pour les connaisseurs). Une des particularité du Kotetsu est d’être un navire permettant d’éperonner, comme les anciennes galères.

Henri Nichol prend le commandement du Kaiten, principal navire participant à l’attaque car il connait le Kotetsu pour l’avoir vu construire dans sa ville natale de Bordeaux et espère être à même de mener l’abordage décisif. Eugène Collache commande le Takao. Par manque de chance, du gros temps les retarde sur la route, diminuant la taille de leur force lorsque certains navires font demi-tour et endommageant les machines du Takao qui ne peut plus faire que du 3 miles par heure.

Ils décident néanmoins de se porter courageusement à l’attaque. Mais puisqu’ils ont pris du retard pour réparer leurs avaries, ils trouvent leurs adversaires, non pas au port comme prévu, mais en train de faire route. Le Kaiten tente néanmoins d’aborder le Kotetsu, mais une pluie de plomb déversée par une gatling montée sur le pont (encore un coup des anglais) douche leur enthousiasme.

Le Takao arrive juste à temps pour voir le Kaiten filer sans demander son reste, et lui ne pouvant fuir, il décide de se saborder. La bataille de Miyako, loin de donner un avantage décisif aux forces navales de la République d’Ezo, rétabli l’équilibre des forces. Un peu plus tard, lors de la bataille dans la baie de Hakodate, le reste de la marine d’Ezo se fait capturer. Un jeune officier de 3ème classe, Togo Heihachiro prend part à ces deux batailles navales du côté des impériaux. Finalement une attaque terrestre met fin à cette vaine tentative républicaine.

Eugène Collache lui, capturé à la suite du sabordage du Takao, se fait conduire à Edo, où, en tant qu’étranger prenant part à une guerre civile, il se fait condamner à mort. Cependant qu’elle n’est pas sa surprise quand le palanquin destiné à le conduire à l’échafaud s’arrête en rase campagne et qu’on lui demande poliment de déguerpir rejoindre ses amis (Brunet et consort…) qui ont eux été sauvé de la débâcle par un aviso français qui attendait à point nommé dans la baie de Hakodate. L’ensemble de l’aventure du sieur Collache est racontée par lui-même et avec illustration dans « Une aventure au Japon ».

La relative impunité des étrangers au Japon semble avoir une histoire assez longue… et finalement même si les autorités japonaises ont demandé des jugements pour tous ces gens, une fois arrivés en France, populaires pour leurs aventures orientales, ils échappent aux sanctions, et sont bons pour la guerre avec la Prusse en 1870, où le jeune Nichol doit trouver la mort à 24 ans.

Publicités

2 Réponses to “Un petit peu de République dans un monde d’Empires”

  1. Elo Says:

    Ils sont fous ces français…

  2. Mon ami le sakura « Cerveau 2.0 Says:

    […] bateaux noirs du commodore Perry allait précipiter le pays dans la modernité. Après une courte guerre civile le pouvoir revient à l’empereur qui décide de délaisser sa demeure de Kyoto pour […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :