Kyûshû Basho : le blanc Peng fait la loi

Hakuho (白鵬), dont le nom de lutteur se traduit littéralement par « Blanc Peng« , a remporté dimanche dernier (le 28 novembre) son 5ème tournoi consécutif. Petit retour sur ces 2 semaines riches en rebondissements.

Les règles

Juste pour éclaircir le contexte, le sumo n’est pas seulement un sport de poussée, dans le sens où éjecter son adversaire du cercle n’est pas la seule façon de gagner : il suffit que l’adversaire touche le sol, même à l’intérieur du cercle, avec une autre partie de son corps que la plante des pieds pour gagner. D’ailleurs la glissade accidentelle de l’adversaire est recensée comme une des techniques de victoire qui est parfaitement valide.

L’année est organisé en six tournois officiels, les basho, qui se déroulent en 15 jours. Chaque lutteur dispute un seul match par jour (qui dure rarement plus d’une poignée de secondes), et celui qui totalise le plus de victoires à l’issue des 15 jours est déclaré vainqueur.

Ce qui est plus astucieux c’est comment sont décidées les confrontations. En fait le sumo professionnel est organisé en divisions dont la plus prestigieuse est la division makuuchi qui est la seule dont on parle dans les médias étrangers. Tous les lutteurs ne luttent pas entre eux comme on pourrait naïvement le croire, en fait les confrontations sont décidées jour après jour par les instances dirigeantes de l’association de sumo.

Selon les résultats de chaque tournoi les lutteurs évoluent dans le classement qui s’appelle « Banzuke » et qui au sein de la division principale se divise de la façon suivante, de bas en haut :

Les Maegashira, ils sont beaucoup (une vingtaine), et c’est un peu le ventre mou et les relégables.

Viennent ensuite les lutteurs qui ont un « rang ». Komusubi et Sekiwake, en général deux de chaque, qui commencent à être un peu connus, mais peuvent faire des aller-retour en Maegashira relativement facilement. Puis les Ozekis (lit. Grand champion), eux en général ils restent dans le paysage au même rang plutôt longtemps et ils sont entre 4 et 6, même si il n’y a pas vraiment de règle. Finalement le rang suprême, le(s) Yokozuna(s), en général entre 1 et 2, même si là non plus il n’y a pas de règle, c’est à dire que l’on peut se trouver théoriquement dans une époque sans Yokozuna ou alors avec plus de deux, du moins en théorie.

Lors d’un tournoi, un kachikoshi, c’est à dire l’obtention de plus de victoires que de défaites permet de monter en rang, un makekoshi fait descendre.

Cependant pour les rangs de Ozeki et Yokozuna, la promotion est en fait décidée par les instances dirigeantes du sumo, même si les critères à remplir sont relativement fixes : pour le rang d’Ozeki un total de victoires supérieur à 33 sur trois tournois consécutifs, avec de préférence quelques combats intéressants, comme la victoire sur un Yokozuna ou sur de nombreux Ozekis ; pour le rang de Yokozuna, deux victoires consécutives et bien entendu la dignité qui va avec la fonction.

Il semblerait que les hautes instances du sumo aient longtemps hésité pour savoir si des non-japonais pouvaient atteindre une dignité suffisante pour devenir Yokozuna. Depuis 1993 la réponse est oui, et depuis il y a eu deux Yokozuna de Hawaï, deux japonais, et deux mongols, Asashoryu et Hakuho.

Asashoryu/Hakohu, c’est le Federer/Nadal du sumo. Première ressemblance, Asashoryu est de la même tranche d’âge que Federer (né l’année précédente) tandis que Hakuho est de la même tranche d’âge que Nadal (né l’année précédente). Asashoryu accède au titre de Yokozuna en 2003, c’est à dire un an avant que Federer ne devienne le numéro 1 mondial. Autre fait amusant, leur réussites respectives dans les tournois majeurs (basho/grand chelem). Asashoryu/Hakuho ont enlevé 41 des 48 bashos qui ont été disputés depuis 2003 l’année où Asashoryu est devenu Yokozuna, soit 85,4%. Federer et Nadal totalisent 24 des 28 titres du grand chelem joués depuis 2004 l’année où Federer est devenu n°1 mondial, soit 85,7%.

Par contre contrairement à Federer qui est connu pour son fair-play et sa retenue (même si il n’en fut pas toujours ainsi), Asashoryu n’a jamais pu se défaire de son caractère impulsif. Il a à de nombreuses reprises défrayé la chronique. Cela va du crêpage de chignon (au milieu du Dohyo ça fait tâche), à la bagarre en sortie de discothèque qui finira par le forcer à la retraite prématurée (oui, mais en même temps ça sert à rien d’être un gros-bill si on peut pas le montrer) en passant par le match de foot au pays alors que l’on s’est fait dispenser de tournée de démonstration pour cause de maladie.

La perte du rang de Yokozuna est impossible : le Yokozuna incapable de tenir son rang est gentiment poussé à la retraite. Pour les Ozekis, il faut aligner deux makekoshi successifs pour perdre le rang. Et rater un basho pour cause de blessure compte comme un makekoshi. Un Ozeki ayant eu un makekoshi est appelé « kadoban », cela veut dire que un autre makekoshi lui fait perdre son rang.

Les enjeux

Au début du tournoi tous les yeux sont rivés sur le Yokozuna Hakuho, qui, sans opposition à son niveau depuis le départ en retraite de Asashoryu, commence le tournoi avec une impressionnante série de 62 victoires consécutives, c’est à dire non loin de battre le record légendaire de Futabayama de 69 victoires consécutives.

Mais bon, pour remettre les choses en perspectives Futabayama a établi son record dans les années 1936-1939, à une époque où il n’y avait que deux tournois par an, et est donc resté invaincu pendant trois ans, tandis que Hakuho n’est resté invaincu que pendant un an, mais peut-être dans un contexte plus compétitif.

Bien que le sumo soit un sport suivi principalement par les japonais, il faut savoir que en ce moment, les plus hauts rangs ne sont pas tenus par des japonais. On a vu que Hakuho seul Yokozuna en activité est d’origine mongole. Parmi les quatres Ozekis alignés au début du tournoi de Novembre, un seul japonais, accompagné d’un bulgare, d’un estonien et d’un autre mongol. Aussi l’attention du public se reporte également sur Tochiozan, sekiwake, qui après des résultats de 9-6 et 11-4 dans les tournois précédents, avec de nombreuses victoires face à des Ozeki, peut en cas de bon résultat dans ce tournoi prétendre lui même au second rang le plus élevé.

Le seul Ozeki japonais Kaio lutte lui contre le temps. A 38 ans, cela fait 10 ans qu’il tient ce rang… et s’il a pu gagner 5 tournois au début dans les années 2000 – 2005, depuis c’est kadoban sur kadoban. Récemment, kadoban après avoir du quitter le tournoi de l’été sur blessure, il n’a réussi à s’assurer du kachikoshi nécessaire à son maintient que l’avant dernier jour du tournoi de Septembre, pour finir juste juste à 8-7.

Quelle était sa principale motivation pour se maintenir ? pouvoir aborder le tournoi de Fukuoka en étant Ozeki… Effectivement au sumo, non seulement le pays, mais aussi la région d’origine est très importante, et Kaio originaire de cette ville voulait se montrer à son avantage devant son public !

Autre enjeux : le public. Le basho de novembre est connu pour ses sièges vides, et les récents scandales qui ont secoué le monde du sumo ne font rien pour arranger les choses. Le dernier scandale en date, véritable tremblement de terre, a provoqué la suspension et/ou rétrogradation de nombreux lutteurs. Les coquins auraient parié sur des résultats de matchs de baseball, alors que c’est illégal.

Avec la possibilité pour Hakuho de battre le record de victoires consécutives, toutes les places pour la 7ème journée (possible égalisation du record) et 8ème journée sont vendues à l’avance.

Les résultats

Le deuxième jour, c’est la douche froide : Hakuho perd contre Kisenosato et la série de victoire s’arrête à 63. Les places vendues à l’avance pour les jours 7 et 8 se retrouvent sur ebay à moitié prix…

Cependant ce n’est que le début d’un tournoi dont le final s’avérera passionnant.

Au début du jour 12, alors qu’il reste quatre combats pour chacun des lutteurs, quatre lutteurs se retrouvent à égalité avec 10 victoires et une seule défaite.

Hakuho, bien que mentalement affaibli après sa défaite du deuxième jour a réussi à préserver son score au terme de combats disputés. Il dira d’ailleurs après le tournoi qu’il a hésité à abandonner après le deuxième jour. Il faut dire que tout le monde le voyait battre le record.

Kaio qui brille devant son public et se sort parfois de situation perdues, non sans quelques maladresses de ses adversaires, peut-être étonnés par la ténacité du vétéran.

Baruto l’Ozeki estonien qui n’a encore jamais remporté de tournoi.

Finalement Toyonoshima, revenu en Makuuchi après avoir été rétrogradé suite au scandale des paris illégaux et qui simple maegashira aimerait bien créer l’exploit.

Kotooshu, mon lutteur favori, l’autre Ozeki européen (bulgare) a retrouvé ses esprits après un début de basho catastrophique (3 défaites en 4 matchs) et s’est assuré du kachi-koshi le onzième jour.

Kaio gagne face à un maegashira et pointe maintenant à 11-1. L’avant dernier match de la journée est déjà une petite finale puisqu’il oppose Baruto à Toyonoshima, et que la défaite hypothèque les chances de victoires… Alors que Baruto semblait avoir le match bien en main, lors de la poussée décisive il se tord le pied et met le genoux à terre !

Dans le dernier match de la journée le pauvre Tochiozan sur lequel tant d’espoirs étaient fondés afronte le Yokozuna qui ne lui fait pas de cadeaux et se retrouve avec 8 défaites en position de make-koshi ! Hakuho lui avance à 11-1.

Le 13ème jour Toyonoshima s’assure de la victoire face au sekiwake Kakuryu et reste dans la course au titre. L’avant dernier match est une affiche alléchante puisqu’il s’agit pour Kotooshu et Baruto, qui malgré sa défaite de la veille a toujours une petite chance de remporter le tournoi, de montrer qui est le papa du sumo européen.

Kotooshu a été champion d’Europe de lutte gréco-romaine dans une autre vie, mais après n’avoir pu participer aux Jeux Olympiques car dépassant le poids maximum, il s’est tourné vers le sumo. Son ascension a été fulgurante puisqu’il a été le lutteur ayant eu la progression la plus rapide de la plus basse division à la division Makuuchi. En 2005 l’année de sa promotion au grade d’Ozeki, il était très populaire au Japon. Il faut dire que, plutôt fin pour un lutteur de sumo (~150 kilos pour 2m03), il est connu pour être séduisant, ce qui lui vaut le surnom de « Beckham du sumo ». Hélas après sa promotion au status d’Ozeki, et suite à des blessures sa progression a ralenti. Je le suspecte aussi très fortement d’avoir des petits problèmes de mental car il semble capable du meilleur comme du pire ! Il reste néanmoins le seul lutteur européen à avoir remporté un tournoi, en mai 2008, ce qui lui a valu notamment les félicitation de notre Jacques préféré qui est un de ses premiers fans.

Moyennant quoi la motivation de Baruto est la plus forte, et il envoie Kotooshu valser en dehors du Dohyo (le problème du mental pour un Ozeki qui s’est assuré du kachi-koshi mais qui a trop de défaites pour prétendre au titre).

Le dernier match de la journée voit s’affronter Kaio et Hakuho, là encore un match décisif. Le support de tout un pays, les pancartes « Allez Kaio » tenues par les écoliers du cru, les cris lors de son entrée sur le Dohyo vont-ils suffir pour bouleverser la mécanique du Yokozuna qui s’est maintenant remise en marche à plein ? non, le vieil Ozeki se fait gentiment déposer en dehors du cercle dans un yorikiri d’école.

Le 14ème jour est celui des combats décisifs pour les Ozekis Kaio et Baruto qui comptent 2 défaites et sont opposés respectivement à Toyonoshima et Hakuho qui comptent eux 1 seule défaite. Toyonoshima résiste face à Kaio qui voit son rêve de gagner « à domicile » lui échapper. Baruto ne fait pas le poids face à Hakuho, donc pas de seconde victoire européenne pour le moment. On a beau être Ozeki, si l’on ne peut pas gagner contre le Yokozuna, on ne peut que difficilement prétendre à la victoire finale !

Dans le dernier jour, Kaio s’assure un joli 12-3, son meilleur résultat depuis 5 ans. Baruto se retrouve à 11-4. Kotooshu qui n’a fait que perdre depuis le 11ème jour à 8-7, Tochiozan qui a fait le chemin inverse de Kotooshu en gagnant tout ses derniers matchs à 7-8. Toyonoshima et Hakuho gagnent leur dernier matchs et sont tous les deux à 14-1, la victoire finale se joue sur un play-off remporté par le Yokozuna. Que dit le proverbe déjà ? « Le sumo est un sport qui se joue en 15 jours et à la fin c’est Hakuho qui gagne » ?

Un de mes source principale pour suivre les résultats des tournois en direct, avoir les interviews traduites et d’autres news du monde du sumo : ce blog.

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3 Réponses to “Kyûshû Basho : le blanc Peng fait la loi”

  1. Popa Says:

    Le mois de décembre débute bien par cet excellent article.
    Vive le Sumo…

  2. Elo Says:

    Au rayon people, je crois que Kotooshu va bientôt se marier…

    • maaaraag Says:

      Déjà fait, la cérémonie a été tenue le 14 février (si c’est pas mignon) cette année ! Hakuho aussi est marié. Le mariage est d’ailleurs très important pour les lutteurs parce que si ils veulent devenir patron « d’écurie » ils faut qu’ils aient une femme « comme il faut ». J’ai bien peur qu’il ne soit pas vraiment d’actualité dans le monde du sumo de parler d’égalité des sexes…

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