Les trois filles du seigneur Azai

Après le tournoi de Go et le Kohaku gassen, voici venu le temps de présenter une autre institution de la NHK, le Taiga (littéralement : grand fleuve). Comme son nom l’indique il s’agit d’une série fleuve qui est programmée à une heure de grande écoute, toutes les semaines le dimanche à 18 heures, jusque fin novembre, soit 47 épisodes de 45 minutes. Chaque année une nouvelle série en costume qui romance des faits de la grande histoire du Japon.

Cette année le taiga est titré « Go : Himetachi no sengoku » (littéralement « Go : La période des contrées en guerre des princesses »). Il traite de la vie de trois princesses, filles du seigneur Azai, daimo de la province d’Omi, au nord du lac Biwa, de la chute du chateau de leur père et leur vie en exil à leur (plus ou moins) grand-âge. Go, l’héroïne du drama est la fille cadette.

Ce qui a piqué mon interêt au vif, c’est que j’ai découvert les publicités de ce drama juste au moment où je finissais « Le château de Yodo » de Inoue Yasushi, acheté à Kinokuniya. Le rapport ? Le livre couvre exactement la même période, la même histoire que le drama, mais traite tous les évènements du point de vue de la soeur aînée, Chacha !

Pour présenter le contexte historique du drama, le musée Edo-Tokyo, bien connu des touristes comme le musée juste à côté du Kokugikan permettant d’attendre au chaud que les combats de makuuchi commencent, a même fait une exposition dédiée spécialement à la famille de Go, avec quelques beaux objets.

Trois hommes ont été les figures prominentes de la réunification du Japon au tournant des XVIème et XVIIème siècles. Trois hommes de la même génération ayant chacun servis dans l’armée de l’autre avant de lui succéder.

Le seigneur Azai fut un allié de Nobunaga. A cette époque où, à l’instar de notre moyen-âge les femmes servaient à cimenter les alliances, Nobunaga a même arrangé un mariage entre Azai et sa soeur. Mais plus tard le jeu des alliances force Azai à combattre un Nobunaga achevant l’unification du centre du Japon. L’attaque finale est menée par un général de talent Hashiba. En 1573, le château de Odani est assiégé, et se consume des flammes de la défaite. Nobunaga, cependant, fidèle à son sang, permet à sa soeur Oichi et à ses trois filles de s’échapper, et de ne pas être forcée de suivre le seigneur Azai dans son suicide rituel.

La plus âgée est ChaCha, puis vient Hatsu, la cadette est Go. Elles nourissent alors des sentiments plutôt équivoques pour leur oncle, meutrier indirect de leur père, mais aussi leur sauveur, leur hôte puisqu’il leur permet de vivre dans un de ses châteaux, et également l’homme le plus puissant du Japon. La vie fut douce pour quelques temps, j’imagine que Nobunaga voyant dans sa parenté de formidable occasions d’alliances devait s’assurer qu’elles ne manquaient de rien.

Mais de nouveaux nuages se profilent. En 1582 Oda Nobunaga tombe dans un piège tendu par l’un de ses généraux, Mitsuhide Akechi, il s’agit de l’accident de Honno-ji. Il est forcé au suicide. Comme toujours lorsque l’homme fort du moment tombe, une réaction en chaîne se déclenche. Hashiba qui était en mission dans le sud lorsque l’événement se produit, fait marcher ses armées en force vers le nord : il écrasera le général rebelle et pourra ainsi prendre la succession de Nobunaga.

Nobonaga mort, plus personne n’est là pour s’occuper de Oichi et de ses trois filles. Oichi se remarie donc avec Katsuie un puissant général de feu Nobunaga, et habitent pour un moment au château de Kitanosho.

Hashiba qui se fera ensuite appeler Toyotomi Hideyoshi, est un drôle de bonhomme. D’origine très humble, plus que n’importe lequel de ses contemporains, il s’est hissé au sommet de la hiérachie grâce à son intelligence. Son surnom de « singe » lui vient-il de son air vaguement difforme ou de sa ruse ? sûrement un peu des deux. Son ambition n’a pas de limites aussi à peine le deuil de Nobunaga terminé, il se remet en campagne.

Katsuie en tant que grand général tente de se mettre en travers de la route de Hideyoshi. Mais ce dernier, usant de son habileté proverbiale, il ne tarde pas à défaire tous les Daïmos se mettant en travers de sa route. Cela finit encore dans les flammes : le château de Kitanosho se consume et dans le brasier, Chacha, Hatsu et Go voient disparaître leur mère, lassée de cette vie d’errance et restée fidèle à son second mari dans le suicide.

A partir de ce moment, Hideyoshi, qui aura par deux fois provoqué la destruction de leur foyer (puisque qu’il participa également à l’assaut contre Azai) prendra les trois orphelines sous son aile. Hatsu qui des trois aura finalement la vie la plus rangée, se marie avec Kyoguku Takatsugu. Go trouvera également un parti. Hideyoshi, homme à femmes, prendra Chacha pour concubine. Cette dernière devra vivre dans la magnifique demeure du Jurakudai avec de nombreuses autre concubines ainsi que la terrible Dame du Palais du Nord, première femme de Hideyoshi, de basse extraction, dont les couleuvres lui sont particulièrement difficiles à avaler à elle qui est d’une noblesse bien supérieure.

A quelque chose malheur est bon: Chacha s’avère être la seule des concubines à pouvoir porter la descendance de celui qu’on appelle Taiko (littéralement : Grand Rapporteur). Cela lui vaut de se faire construire son propre chateau, au sud du lac Biwa, le long de la rivière Yodo. Elle sera désormais appelée « Dame Yodo » et mettra au monde, en 1593, après un premier fils mort en bas âge, Hideyori, fils de Hideyoshi, destiné à régner sur le Japon.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Go voit son premier mari, puis son second mari mourir tous deux à la guerre. Hideyoshi ne peut se contenter du territoire japonais et lance deux attaques sur la Corée qui ne seront pas couronnées de succès (les coréens avaient entre autre cette arme terrible). Il installe également un magnifique chateau à Osaka… dont la réplique ravi le touriste en vadrouille. Et le Taiko sent le poids des ans et voit sa santé rapidement décliner. Il est contraint de prendre des mesures pour sa succession… alors que son fils n’a encore que 5 ans !

Il est décidé que le pouvoir serait partagé entre cinq sages qui assureraient l’intérim sur le royaume jusqu’à ce que Hideyori ait atteint l’âge de régner. Les des cinq et pas le moins influent ni le moins remuant est Tokugawa Ieyasu. Pour s’assurer, ou pour le moins tenter de s’assurer de sa loyauté, Go est mariée, il s’agit de son troisième mariage, avec Hidetada le fils de Ieyasu, de six ans son cadet.

Hideyoshi disparu, il ne faut pas longtemps pour que Ieyasu devienne l’homme fort du pays. Depuis son fief d’Edo, il est en bonne position pour priver le jeune Hideyori de son héritage. Une guerre éclate entre les Tokugawa et les alliés de la maison d’Osaka, guerre qui finira par la bataille célèbre de Sekihagara en 1600, où les partisants des Toyotomi se font vaincre.

Tokugawa devient alors Shogun, chef militaire de tout le Japon, titre qu’il abdiquera bientôt en faveur de son fils (qui est déjà adulte). Go aura la joie de devenir la mère de Iemitsu qui deviendra en temps voulu le troisième Shogun.

Une dernière et douloureuse page reste à écrire. Les partisants des Toyotomis, vaincus, ont toujours Hideyori, à l’abri dans son château à Osaka avec sa mère Chacha, derrière qui se rallier. En 1615, ce dernier est enfin adulte et apte à assumer son héritage, que les Tokugawa ne comptent pas lui rendre !

Le château d’Osaka est assiégé une première fois à l’été. Une trêve est conclue, mais au printemps suivant le siège recommence. Nul doute qu’il s’agit cette fois-ci du combat final. Les partisants des Toyotomi comptent quelques grands généraux, comme Sanada, ses ombres et ses 10 ninjas (à lire absolument: « La geste des Sanada » de Inoue Yasushi encore) ; mais l’infériorité numérique, même en comptant les rônins recruté à la hâte, est trop défavorable.

Pour les trois soeurs du seigneur Azai, qui ont vu par deux fois leur demeure brûler dans leur jeunesse, il s’agit d’une lutte sororicide : aussi bien Chacha comme Go doivent assurer un avenir de chef, de Shogun, de guide de tout un pays à leur fils. Hatsu, neutre, tente de négocier, tente d’éviter l’inévitable… en vain. Acculés dans leur château, leur fidèles généraux morts, Chacha et Hideyori sont contraints au suicide.

Le Shogunat Tokugawa durera pendant environ 250 ans jusque à la révolution Meiji. C’est lui qui changera la capitale de Kyoto à Tokyo. Go se verra offrir la plus haute distinction possible pour une femme, et verra ses enfants régner sur le Japon. Comme ils le disent si bien dans la bande-annonce, elle aura pu appeler Oda Nobunaga : oncle ; Toyotomi Hideyoshi : beau-frère et Tokugawa Ieyasu : beau-père. Ces trois soeurs auront vécu au coeur des grands changements de leur époque.

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Une Réponse to “Les trois filles du seigneur Azai”

  1. Mon ami le sakura « Cerveau 2.0 Says:

    […] suite à sa victoire sur les descendants de la famille Toyotomi (comme nous l’avons décrit ici), qui a propulsé le petit village de pêcheur aux portes de la rivière Sumida nommé Edo, sur les […]

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