Du nord au sud

De Kitadake&Ainodake

Maverick :
J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogeur :
– Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigeur ?

Charlie :
C’est pour ça que vous êtes toujours à la seconde place?

Il y a des seconds célèbres comme Poulidor ou Maverick, et d’autres relègués à une relative anonymité. Le Kitadake (北岳, litt. Mont du Nord, 3193m), seconde montagne du Japon derrière l’inénarable mont Fuji et chef de file des Alpes du Sud, est de la dernière espèce.

Près de la gare de Kofu, un samourai est assis. Le féroce Takeda Shingen. Tout s’assemble : Kofu, mais c’est ma capitale ! Celle à partir de laquelle ma cavalerie, la meilleure de tout le Japon, s’est lancée à la conquête du shogunat pour finalement régner sur un pays unifié ! Enfin, ça c’est ce qui se passe quand on peut recharger les sauvegardes… Parce que être à la tête des meilleurs cavaliers du Japon c’est bien, c’est même excellent pour le prestige, mais l’histoire nous apprend qu’il vaut encore mieux être du côté qui a des armes à feu (et par histoire je n’entends pas seulement le film « Le Dernier Samourai »).

Le premier refuge sur le chemin vers le sommet du Kitadake est la Shiranoikegoya (白根御池小屋). Sur la droite le chemin nommé Kusasuberi (草スベリ) qui amène jusqu’à la crête. On pourrait le traduire littéralement par « l’herbeuse glissade », mais je propose plutôt : « le mur végétalisé ». Enfin, tant bien que mal, je me retrouve bientôt dans un paysage familier. Les petites fleurs des montagnes, les clôtures et les cloches que j’entends sonner dans la brume : serais-je de retour dans l’alpage ? Las, si les fleurs, des Shinanokinbai (シナノキンバイ) ou trolles de Shinano, pourraient passer pour des fleurs du pays, les clôtures ne sont pas là pour garder les bêtes, mais pour empêcher les promeneurs indiscrets de piètiner les zones protègées du parc naturel ; quand au cloches, il s’agit de cloches à ours que les japonais prenent soin d’accrocher à leur sac !

Une fois à la crête, un court chemin amène à la Kitadake-katanogoya (北岳肩ノ小屋). Le refuge est perché sur l’épaule de la montagne, et propose quelques places de camping serrées dans la pente. On se ravitaille en eau dans un petit torrent en contrebas. En semaine, moins de yamagirls et de jeunes dynamiques, et une concentration encore accrue en retraités. Peut-être pour ne pas décevoir les photographes venus avec trépieds et lourds reflex numériques, un petit miracle se produit quand les nuages accumulés autour du pic dans la fin d’après-midi s’envolent d’un coup pour nous laisser profiter du coucher de soleil sur le Senjogatake tandis que la lune presque pleine passe au dessus du Fuji sérènement posé sur sa mer de nuages.

Pendant ce temps un accenteur alpin (イワヒバリ) picore tranquilement le névé en contrebas. Je le trouve encore mignon, mais c’est parce qu’il ne m’a pas encore « bercé » de son cri perçant toute la nuit.

Le lever de soleil au sommet n’est pas pour les lève-tard : depuis le refuge il reste encore trois quarts d’heure de marche. Nous sommes une dizaine à avoir fait le trajet. Un groupe de jeunes japonais, en attendant que le soleil sorte de sa tanière, prennent toute une collection de photos avec des poses de plus en plus recherchées, ma favorite étant la pose de lutteur de sumo. Le panorama est splendide : le soleil réveille gentillement chaque montagne l’une après l’autre. Il se lève à peu prêt derrière le Houousan, et on distingue clairement l’obelisque du Jizoudake comme une petite dent.

Dans la lumière du matin la crête qui relie le Kitadake au Ainodake (間ノ岳, 3189m) est tellement belle que je ne résiste pas d’aller m’y dégourdir les jambes. En descendant du sommet, j’entends un bruit dans les rochers, suivi du mouvement d’une ombre grise. Serait-ce enfin ma chance de voir la chèvre barbue des montagnes japonaise… Que nenni ! il s’agit de macaques en train de faire leur promenade matinale. Ne serait-ce pour les photos (et encore photoshop fait des merveilles), je vais finir par croire que l’existence de cet animal est aussi tangible que celle du dahu de nos montagnes. Ecrivant cela, tout à coup, un énorme doute m’assaille, pourtant la page wiki n’indique aucune blague de cette nature qui serait faite aux étrangers…

Le Ainodake ne rend que quatres mètres au Kitadake, pourtant ce n’est que la quatrième montagne du Japon, le Hotakadake (穂高岳, 3190m) dans les Alpes du Nord s’intercale. Comme le Kitadake, le Ainodake fait lui aussi partie des cent montagnes célèbres du Japon. Du sommet, vers le sud, on voit continuer la crête qui s’étend vers d’autres montagnes… mais ce n’est pas pour tout de suite !

Pour la descente, je prend à droite vers le col des huits dents (happonbanocoru, 八本歯のコール). Les petites éminences rocheuses sont équipées de mi-échelles, mi-escaliers assez scabreux. La descente se fait ensuite dans une combe connue pour ses névés qui restent bas et tard dans l’année. La descente se fait le long de la rivière qui apporte un peu de fraîcheur et de gadoue, mais moins de moustiques que je ne le craignais.

Ayant raté le bus de onze heures, je me vois obligé d’attendre celui de quatorze heures. Un grimpeur japonais, un vieil alpiniste comme il le dit lui-même, engage la conversation et n’est pas peu fier de me dire que dans ses jeunes années il est arrivé au sommet du Kitadake par un des voies d’escalade. Quand je lui dis que je viens de France il parle de Chamonix, puis comme la conversation fait un détour vers la Suisse, de Grindelwald… Il connait ses classiques.

L’idée était de se reposer dans le bus, mais à l’arrêt de Yashajintoge, nous embarquons deux passagers clandestins : ils sont gros, jaune orangé et volent en faisant du bruit… seraient-ce les redoutables frelons japonais comme le pense le vieux passager assis derrière moi ? Paradoxalement, leur rostre à l’apparence douloureuse nous rassure, il ne s’agit que de taons (アブ). Le trajet se transforme en remake de film américain, « taons dans un bus », jusqu’à ce que le chef de voiture (car dans ces bus il y a un chauffeur et un chef de voiture) se décide à escorter les gêneurs à l’extérieur.

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Une Réponse to “Du nord au sud”

  1. Tout ce qui brille (n’est pas or) « Cerveau 2.0 Says:

    […] ensuite les alpes du sud, Kaikomagatake et Senjogatake, Kitadake et Ainodake enneigés avec en ombre chinoise le Houou-san. Quelques heures de randonnée dans ce massif en […]

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