L’autre Finistère

De Shiretoko

A travers la fenêtre du bus, tout juste débarqués de l’élancé MD-90 de la JAL qui nous a conduit jusqu’au petit aéroport de Memanbetsu (女満別), nous constatons la différence ; ou devrais-je dire la ressemblance ? La chaleur moite de Tokyo remplacée par les chauds rayons d’un vigoureux soleil d’été, nous roulons au milieu d’un verdoyant bocage, alternant, non plus les rizières, mais les champs de blé et de maïs. Les fermes sont centrées autour de leurs étables où se dessinent, croyez-le ou non, les silhouettes de vaches – au Japon voir une vache dans un pâturage est une attractions touristique en soi -. Il est vrai que nous sommes dans la patrie du camembert de Hokkaido, fromage qui, outre l’apparence, le goût et l’odeur, ressemble fort au camembert de Normandie ; et, aux alentours de 43° de latitude nord, nous voilà presque rendu à des latitudes françaises ! Serions-nous de retour au pays ? La vérité comme souvent se niche dans les détails : le vol de grues japonaises entr’aperçues entre les arbres.

Destination la péninsule de Shiretoko (知床), aiguille volcanique jetée dans les mers du nord, à l’extrême nord-est d’Hokkaido. Visiter en bus relève de la gageure : pour chaque ligne, il n’y a souvent que quatre bus par jour. Le airport liner qui fait la liaison entre l’aéroport et la petite ville côtière d’Utoro (ウトロ), dernier bastion de civilisation avant le parc naturel, n’est pas en reste. La fréquentation est similaire à celle d’un taxi, ce qui explique je suppose les tarifs salés. La ponctualité par contre ne fait pas défaut, aussi le temps de récupérer les bagages de soute, notre bus est parti. Le suivant nous dépose à Utoro à 18h30, bien après le dernier bus en direction de l’auberge de jeunesse d’Iwaobetsu (岩尾別), notre première étape. Heureusement les gérantes de l’auberge de jeunesse ont eu pitié de nous et ont décidé de nous accueillir à l’arrêt de bus. Une jeune fille gaillarde nous y conduit dans un petit 4×4, le long d’une route sinueuse qui longe la mer d’Okhotsk.

En retard, nous passons directement à la salle à manger où un festin de rois nous est servi directement depuis le grill : poulet, poisson, crabe, aubergines, bacon, accompagnés d’oeufs de poisson, soupe, riz, tout est bon à prendre en vue de la marche de demain qui vient de s’allonger d’une heure tandis que j’apprends qu’il n’y a pas de bus menant au bas du chemin de randonné. Et l’auberge étant raisonnablement proche du niveau de la mer, c’est une dénivelée de 1660 mètres qui nous attends. Partant à l’aube, nous décidons de commander un bento plutôt que de prendre le petit déjeuner qui n’est servi qu’à partir de sept heures.

Comme pour prouver que nous sommes bien dans l’ancien pays des Aïnous, les noms de lieux ici sont principalement tirés de leur langue, et parfois merveilleusement descriptifs. A Utoro, un gros rocher émergé surplombe le port et sert de point de vue, Oronkoiwa (オロンコ岩), « le rocher qui est assis là » ! Shiretoko est également tiré de l’aïnou : « le bout du monde » ; il ne s’agit ni plus ni moins de notre Finistère. D’ailleurs le mot aïnou signifie simplement « être humain » dans cette langue. Ce peuple s’enorgueillit d’habiter le nord du Japon depuis la période des poteries à marquages de corde Jomon, bien avant l’arrivée du peuple de Wa qui finira par prédominer.

Depuis la dense forêt où nous marchons à présent il n’est pas trop difficile de donner foi aux vieilles croyances des kamuis. Le kétoupa de Blakiston (un grand hibou pêcheur) est kotan koru kamui, le protecteur des foyers. L’orque, repun kamui est le seigneur de la mer. Aucun d’entre n’est aussi puissant que kimun kamui, dieu de la montagne, esprit de l’ours brun. La magie serait-elle émoussée, nous n’avons rencontré aucun des trois. Il faut dire que le kétoupa de Blakiston est une espèce en voie d’extinction ; et, avec le nombre de randonneurs qui monte à partir d’Utoro en direction du Rausudake (羅臼岳), qui est après tout une des cent montagnes du Japon, nous espérions bien que les ours se seraient éloigné du sentier. Surtout que nous avions sorti nos plus belles cloches à ours, fabriquées au Canada.

Je ne pensais pas qu’au Japon, pays développé qui se distingue par ses métropoles géantes et sa forte densité de population (trois fois supérieure à celle de la France), on puisse encore trouver des ours à l’état sauvage, tandis que nos efforts pour conserver une population dans les Pyrénées semblent maintenant désespérés. Est-ce la culture insulaire qui a poussé le développement sur les côtes aux détriments des montagnes laissées sauvages ? Est-ce l’absence de bétail et d’alpages qui a fait que humains et ours ne sont pas entrés en concurrence sur ces espaces ? Serait-ce du à une culture de la chasse moins présente ? Bien sûr, j’ai ma théorie personnelle, qui se base sur la taille et l’agressivité disproportionnées des insectes nuisibles que l’on trouve dans les forêts japonaises qui auraient découragés l’homme d’entrer en compétition avec nos poilus confrères plantigrades.

Cela dit, les ours que l’on peut trouver dans les trois principales îles les plus au sud, Kyushu, Shikoku et Honshu ne sont pas des ours bruns, mais des ours noirs asiatiques, poétiquement nommés « ours au croissant de lune » (月輪熊), d’après l’arc que cercle blanc qu’ils arborent sur le poitrail. Leur nombre total est inconnu, mais estimé à plus de dix milles têtes. Cependant, la déforestation, combinée certaines années avec une disette de noix (leur régime est principalement végétarien) poussent les ours à sortir du bois et entrer dans une plus grande promiscuité avec les humains, ce qui conduit à leur abattage : pour les années 2004 et 2006 combinées, presque 7000 ours se sont fait abattre car jugés dangereux. Certaines populations locales sont déjà menacées, et à court ou moyen terme, l’ours noir asiatique japonais pourrait disparaître. Les ours vivant à Hokkaido cependant sont les ours bruns (ヒグマ), cousins de nos ours brun des Pyrénées et du grizzli nord-américain.

Parmi les habitants emblématiques de la régions, nous avons quand même pu croiser des tamias (ou écureuil de Corée, plus habituellement croisés dans des animaleries), des renards roux, et bien sûr les cerfs, qui s’ils furent autrefois menacés d’extinction, croissent et se multiplient dorénavant à une vitesse inverse de la végétation qu’ils grignotent de façon inexorable, si bien que des mesures de réduction de leur population sont envisagées. Le burger de cerf servi à divers endroits dans la péninsule doit servir à cet effet.

A l’approche du col de Rausu-daira (羅臼平) le paysage se clairsème tandis que nous empruntons une autoroute de petit vallon. Au col nous pouvons poser nos sacs pour grimper en une petite heure au sommet, où nous attend un magnifique panorama. Pour peu nous aurions l’impression d’être sur un navire avec le détroit de Némuro à tribord et la mer d’Okhotsk à bâbord. En face une sympathique crête mène au Iousan (硫黄山), qui n’est, hélas!, pas prévu pour cette fois. A l’ouest nous devinons le port d’Utoro d’où nous venons, et à l’ouest, le port de Rausu (羅臼) où nous allons.

Redescendus au col, nous montons la tente, et puisqu’il reste un peu de temps avant le coucher du soleil, ceux à qui il reste un petit peu de force font un petit tour dans les environs. Si le chemin n’est pas facile à emprunter dans les broussailles, le paysage est grandiose, le fond de l’air frais et la balade bien agréable. On retrouve quelques petites fleurs de montagnes connues, comme les trolles qui brillent de mille-feux dans la lumière oblique de la fin du jour, mais également des lys (hémérocalles, エゾカンゾウ) et des orchidées (白山千鳥).

Après manger, cachons notre nourriture dans les casiers prévus à cet usage, afin d’éviter qu’un ours ne s’invite dans notre tente. Le coucher de soleil sur la mer est merveilleux. Il fallait choisir une saison pour venir ici… l’été nous permet la randonnée et de nous rafraîchir de la chaleur de Tokyo. En hiver, nous pourrions admirer les glaces flottées les plus méridionales au monde. Elles se forment à proximité de l’estuaire de l’Amour, et dérivent le long de la mer portées par les vents glacés sibériens. Sur cette banquise on peut admirer l’un des autres totems du parc naturel, l’aigle de Steller. En été nous n’avons aucune chance de le voir, puisque Hokkaido, c’est l’endroit où il choisit de passer l’hiver !

Le chemin qui traverse la péninsule en descendant vers Rausu est beaucoup moins fréquenté que celui en direction de Utoro. Alors que nous sommes fin juillet nous devons traverser un large névé avant de nous retrouver dans une charmante petite vallée. Plus loin coule une rivière à l’odeur d’oeuf pourri et à la couleur de souffre. J’envie les martinets du Pacifique qui nous survolent en faisant mille crochets, non pas pour leur vol fluide, mais parce que à chaque détour je sais qu’il boulottent un moustique : combien je préférerais manger plutôt que être mangé pour une fois !

Nous passons la nuit au camping au pied du chemin de randonnée. Il est payant (300 yens par personne), mais il est large et bien tenu, avec de vraies toilettes, du papier, et même de l’eau. Cela nous change de la source au pied du mont Rausu, où de minces filets d’eau glaciale tombent d’une pierre moussue de façon certes enchanteresse, mais incomparable au confort moderne. Seules manquent les douches, mais juste en face, de l’autre côté de la route se trouve le onsen en plein air « kuma no yu » (熊の湯), la « source d’eau chaude de l’ours », qui est bien agréable à condition de prendre quelques précautions en entrant, car elle est chaude, même selon les standards japonais.

Rausu est un agréable petit port, à l’ombre du Rausudake et à l’embouchure de la Rausugawa. Son principal attrait touristique est l’organisation de sorties de « whale watching ». On y voit régulièrement des dauphins, des orques et plusieurs espèces de baleines dont très fréquemment des cachalots. Nous n’avons pas pu voir d’orques, mais avons eu de la chance avec les cachalots que nous avons pu voir de très près. Mais avant de se rapprocher, il faut d’abord guetter à l’horizon le panache blanc de leur souffle diagonal. Je n’ose imaginer la galère des pêcheurs d’antan quand ils devaient les pourchasser à la rame, car nous avions évidement des bateaux rapides à moteur. Chaque fois que la baleine sonde, découpant sa nageoire caudale dans le fond du ciel, une bordée de petits cris excités se fait entendre.

Même si il est convenu de dire, en rentrant, que la nourriture, en particulier les produits de la mer étaient délicieux, les deux nuits à l’hôtel-ryokan mettront notre capacité gustative à rude épreuve. Le soir nous avons le droit à une barque de sashimis complète, c’est à dire avec non seulement poisson, mais aussi coquillage, poulpe et calamar (je pense que ce n’est pas nécessaire, mais je précise que sashimi veut dire cru) ; deux énormes araignées de mer, préparées sans aucune sauce pour que l’on puisse mieux profiter du goût (certes, mais ma mayonnaise…?), qu’au Japon on consomme armé, non pas de casse-noix, mais de ciseaux, et qui ayant opté pour, en plus du moyen de défense active que sont leurs pinces, un moyen de défense passive en hérissant leur carapace de petites cornes acérées ont pu se venger de moi d’outre-tombe ; encore du poisson, par exemple le hokke (ホッケ), une espèce locale de maquereau, que l’on voit tourner à toute vitesse sur les séchoirs à poisson rotatif depuis la fenêtre de la chambre. Tout cela représente déjà suffisamment de nourriture pour trois repas, tout en considérant que je vous ai fait grâce du buffet, luxe qui ne nous sera pas accordé puisque nous le retrouvons sous une forme similaire au petit déjeuner. L’espoir de bacon (cela se fait parfois au Japon au petit-déjeuner) que j’avais entretenu toute la nuit trouvera donc sa catharsis dans une double ration de saumon et d’oeufs de poisson.

Je garde le souvenir très vif d’un professeur de géographie n’ayant de cesse de nous corriger lorsque nous disions que le Japon est une île. Non, le Japon est un archipel, disait-il. De loin, je ne comprenais pas trop la différence, une île, plusieurs îles, c’est quand même entouré par l’océan de partout. Du haut du belvédère de Rausu, appelé également « tour de la nostalgie » (望郷台), le problème prend un tour tout de suite plus pratique alors que le regard s’attarde sur l’île Kounachir. Cette île, située à une trentaine de kilomètres au large de la ville, à pas plus de vingt kilomètres de Hokkaido au plus proche, est en effet sous administration russe depuis la conquête des îles Kouriles par l’armée rouge au mois d’août 1945, mais est toujours, ainsi que trois autres îles principales des Kouriles du sud, revendiquée par le Japon comme partie intégrante de son territoire, comme le montrent les posters que l’on trouve en exposition dans la tour (ou même la page wiki sur Hokkaido). Il faut dire que les Kouriles, ainsi que Sakhaline, ont souvent changé de main au fil de l’histoire et de la puissance régionale respective du Japon et de la Russie. A l’automne dernier, une visite de Medvedev sur l’île de Kounashir avait d’ailleurs fait scandale.

Puisqu’il nous reste un peu de temps avant de devoir attraper notre bus pour le retour à Memanbetsu puis Tokyo, nous faisons une visite expresse aux cinq lacs de Shiretoko (知床五湖). Dès l’arrivée au parking nous comprenons que ces lacs sont une attraction majeure de la péninsule : je ne compte pas les autocars rangé en rang d’oignon sur le grand parking. Deux chemins sont possibles, un chemin qui fait le tour des cinq lacs, mais qui, à cause de la possibilité de rencontrer des ours est réservé aux groupes avec guides, et un chemin surélevé qui se contente d’approcher un lac, mais en libre accès, et qui fera parfaitement l’affaire, d’autant plus que le ciel jusqu’alors dégagé se couvre, comme s’il allait pleurer notre départ. Le chemin est très bien équipé, car en plus d’être surélevé, de part et d’autre de la construction en bois il y a des fils électrifiés pour décourager les touristes d’essayer de descendre dans la lande pour aller gambader avec les cerfs et les ours !

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Une Réponse to “L’autre Finistère”

  1. Popa Says:

    Excellent comme d’habitude, bravo.

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