Magma Climber

De Fujisan

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
– Baudelaire

Près du lac Saiko, sous la « mer d’arbre » d’Aokigahara, se cache un dédale de sous-terrains, grottes formées par la lave suite aux éruptions successives du mont Fuji. Trois d’entre elles sont bien connues par les touristes : la grotte aux chauves-souris, la grotte du vent et la grotte des glaces. Mais lorsque nous entrons dans la première, après un petit chemin aménagé dans la forêt, nous sommes saisis par une impression de déjà-vu, comme si nous connaissions ce lieu d’une vie antérieure.

Il est vrai que nous avions déjà visité auparavant la région des cinq-lac du mont Fuji. C’était au printemps, il faisait froid et nous nous étions réchauffés en sirotant un amazake tout en regardant le yabusame (tir à l’arc à cheval). Aurions-nous déjà visité cette grotte à cette occasion ? La sensation se fait plus forte, mais aucun souvenir ne se forme de façon définitive. Et après avoir poussé jusqu’à la grotte du vent, évitant la grotte des glaces devant laquelle se formait une file d’attente de plus d’une heure et demie, dans une vaine tentative de souffler sur les braises de nos mémoires, nous sommes obligés de constater que ces grottes n’ont pas vraiment grand chose de mémorable !

Plus loin à l’ouest, plus isolés, moins facilement accessibles, se cachent les lacs Shoji et Motosu. Ils commandent des vues intéressantes sur le mont Fuji. Le paysage de la montagne sacrée se réfléchissant dans le lac Motosu a d’ailleurs été choisi pour illustrer le verso du billet de milles yens. Le temps est splendide, nous admirons à loisir le cratère sommital que nous nous proposons de gravir le lendemain.

3h45, il est l’heure de se lever, plier la tente et prendre la direction de la Fuji Subaru Line, route payante qui nous conduit des lacs à la cinquième station à 2300 mètres. L’ascension du mont Fuji est divisée en plusieurs stations, régulièrement espacées sur les flancs de la montagne, et ce pour tous les chemins qui montent au sommet. Nous empruntons l’historique chemin Yoshida, et à partir de la cinquième station, la plus haute accessible en voiture par le grand public, on trouve à chaque station des refuges qui permettent pendant la courte saison officielle de se reposer et se restaurer moyennant finances. Les puristes eux commenceront au temple Sengen dans la ville de Fuji Kawaguchiko, point de départ des pèlerins du temps jadis qui double la durée de la balade. Nous n’en avons ni le temps ni la force.

Depuis la route, le Fuji nous surplombe de toute sa majesté. Sa forme sombre se découpe dans la nuit étoilée, tandis que les lumières des différentes stations nous permettent de deviner le chemin. Ayant légèrement sous-estimé le temps qu’il nous faudrait pour arriver à la cinquième station, nous sommes contraints de regarder le lever de soleil depuis l’intérieur de la voiture alors que nous roulons sur la route en épingles. De nombreuses personnes font la montée de nuit pour voir le lever de soleil du sommet, j’ai une pensée satisfaite pour eux alors que le ciel est largement dégagé. D’ailleurs une fois arrivés nous pouvons profiter de la vue notamment sur le Yatsugatake mais également sur le Houousanzan et les alpes du sud, Kitadake en tête.

5h30, nous commençons à marcher sur un chemin qui est au départ plat, voire descendant, dans la forêt, vers la sixième station. A partir de là, commencent les zigzags sur un sol nu de roches volcaniques. Contrairement à d’autres montagnes où tantôt les arbres bouchent la vue, tantôt un petit sommet masque le but à atteindre, ici tout est clair depuis le début : les lac Yamanaka et Kawaguchi endormis dans la vallée, et la haut le bord du cratère.

La saison officielle étant fermée, dans les refuges que nous croisons, les responsables sont affairés à faire le grand nettoyage d’automne, drôle de spectacle que de voir les futons étendus à l’extérieur au milieu de cette lande désertique (mais pas désertée, le mois de septembre étant encore populaire pour les randonneurs, même si leur nombre est sans commune mesure avec l’été).

Vers 3300 mètres, la marche prend un aspect légèrement différent. Il fait froid et un vent à déchapeauter les randonneurs s’est levé. Nous voyons maintenant clairement les toris qui désignent le sommet. L’oxygène se fait légèrement plus rare, aussi il vaut mieux marcher à son rythme et bien se restaurer, sous peine d’avoir un petit peu la tête qui tourne. Et bien entendu, alors que nous approchons du sommet, le ciel clair jusque là se trouble de nuages !

9h45, nous passons sous le tori entre les deux lions qui désignent l’arrivée au sommet. Nous ne sommes pas surpris par la température d’environ 5 degrés car nous étions prévenus par de nombreux retours d’expérience. Le vent était lui aussi terrible, et nous n’étions par du tout mécontent d’avoir emporté les vestes et gants… de ski. Ce devrait être un reflexe en montagne, mais juste au cas où, le froid et l’altitude ne dispensent pas de mettre de la crème solaire, au contraire !

Une fois au bord du cratère circulaire, après avoir repris son souffle, l’atroce constatation : encore de la marche jusqu’au point le plus haut (3775 mètres) qui est diamétralement opposé. Essentiellement sur terrain plat, c’est presque une promenade de santé, qui nous permet de découvrir l’atmosphère du lieu. Il s’agit d’un volcan, donc si je me souviens bien de mes cours de SVT, tout ce que je viens de grimper depuis les dernières heures est de la lave séchée qui sort justement peu ou prou de l’endroit… où je suis en train de pique-niquer. En plus le volcan n’est pas éteint, simplement dormant (avec une dernière éruption datant du XVIIIème siècle). C’est vraiment sûr d’être là, entre terre et ciel, sur un énorme tas de magma ?

Pendant ce temps, les nuages jouent à se chasser et danser dans le cratère, sublime. Mais le vrai choc, c’est arrivés de l’autre côté du cratère que nous y assistons. C’est comme si la télé n’affichait que la moitié de l’image, comme si la caméra du cinéma n’avait filmé que la moitié de la scène. Tout le haut du champ de vision mangé par un nuage gris uniforme, tandis qu’en bas le soleil brille. Nous sommes sous le nuage lenticulaire qui se forme au sommet des montagnes lors de grand vents.

11h30, un tour du Mordor plus tard, après avoir mangé nos cup-noodle de ninja, nous commençons la descente qui est une bonne surprise : le chemin, qui emprunte un parcours différent de la montée, est large et facilement praticable. Par contre nous étions prévenu depuis le début : le chemin Yoshida est fermé. Cela veut dire qu’il ne faut pas compter sur un toilette ouvert (ceux qui pensent que c’est facile, il suffit d’aller derrière un fourré n’ont pas non plus suivi l’histoire). C’est un mal pour un bien, nous n’en avons été que plus motivés pour rejoindre la station 5 en quatrième vitesse.

13h40, soulagés d’être enfin de retour à la civilisation. Nous croisons un nombre impressionnant de japonais venus faire un tour sur le mont Fuji, certains marchent de la cinquième à la sixième station, dont un nombre impressionnant de filles en talons (never give up). Il y a même des promenades en calèche organisées.

Il est temps pour nous de filer au onsen. Dans l’eau chaude jusqu’au cou, au loin le mont Fuji a repris sont allure débonnaire, avec ses pentes douces et son air symétrique.

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5 Réponses to “Magma Climber”

  1. Elo Says:

    Sont-ce des dragons? J’aurais plutot penche pour des lions ou des chiens. De toutes facons, c’est vrai que le bestiaire des temples est difficilement identifiable… Article tres sympa! ^^

  2. Justin Says:

    Je dois souffrir de manque de « hypo-onsen-phie aigüe »… Chaque fois que je lis tes superbes récits de randonnées, chaque fois que je lis le mot « onsen » je pousse un déchirant soupir ^^

    • maaaraag Says:

      Ca manque d’ampleur, ce n’est pas écologique, mais quand ça m’arrive (l’« hypo-onsen-phie aigüe »), je prends un bain. Et encore cela n’a été rendu possible que par le génie japonais qui consiste en avoir le réglage de température automatique ET la possibilité de lancer son bain depuis la cuisine (seul inconvénient la baignoire ne se bouche pas toute seule).

      Pour continuer sur le génie japonais, j’ai complètement oublié d’évoquer la route musicale sur le chemin du mont Fuji. Je te laisse imaginer la scène : on roule peinard (et mal réveillés) à 4 heures du matin quand tout à coup on entends une musique qui vient DES PNEUS. J’ai cru faire une sortie de route pensant que la voiture allait exploser, et après je me suis souvenu des panneaux que je venais de croiser avec des notes de musiques et des écritures que je n’avais pas eu la présence d’esprit de déchiffrer : c’était des panneaux d’avertissements pour la route musicale (ils ont donc bien compris que la réaction normale face à cet artefact est de prendre peur).

      Il y a des striures sur la route qui font que quand tu passes dessus en voiture ça fait une petite chanson héroïque lorsque tu arrives en vue de l’auguste montagne !

      Moyennant quoi une petite chanson c’est toujours plus agréable que le bruit blanc qu’ils nous servent sur l’A6 à la sortie de Paris !

  3. Tout ce qui brille (n’est pas or) « Cerveau 2.0 Says:

    […] au sud, inévitable, le Fuji-san dresse ses pentes majestueuses au dessus des nuages. Le Fuji-san, je ne l’aimais pas tellement au […]

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