Have some spear time? On se lance : 槍ました!

De Yarigatake&Okuhotakadake

Yama-girl : Jamais je n’aurais imaginé de lieu aussi enchanteur sinon dans mes rêves.
Petit-ami de Yama-girl : Imagine plutôt un moyen de nous faire traverser la Daikiretto.

Je n’ai pas révisé le kanji pour Yarigatake (槍ヶ岳), encore moins pour Okuhotakadake (奥穂高岳). Qu’a cela ne tienne, je cède à la facilité et me décide pour les romajis. De toutes façons, au dos de la feuille d’itinéraire que je m’apprête à glisser dans la boîte, tout y est sous forme de schéma. Et si l’on m’a dit que quelques japonais ne savaient pas lire l’alphabet latin, dans le manga Gaku, Sanpo parle quasi-couramment anglais, donc pas de soucis de ce côté là.

A voté, mon devoir est fait. Six heures tout juste passées, une nuit passée dans un autobus, de retour à Kamikochi après quatre ans, pas de typhon en vue – le numéro quinze s’étant éclipsé la veille apportant le soleil et une vague de froid -, il est plus que temps de se dégourdir les jambes. Cette première journée s’annonce d’ailleurs prometteuse à ce regard, une petite vingtaine de kilomètres de long et 1500 mètres de dénivelée positive bien concentrés à la fin.

Doucement alors que je chemine le long de la rivière Azusagawa (梓川) me reviennent les images de mon escale précédente. Je n’étais préparé pour la randonnée et j’avais du me contenter d’un petit tour et des photos prises d’en-bas. Petite vengeance donc alors que j’arrive au bout des terrains connus et prend résolument le chemin des montagnes. De nombreuses personnes ont d’ailleurs choisi ce week-end de trois jours pour faire de même. Leur nombre diminue à Yokoo (横尾) où beaucoup bifurquent pour rejoindre le populaire terrain de camping de Karasawa, tandis que ceux qui se dirigent vers le Yari s’enfoncent vers le fond de la vallée.

Lorsque la rivière se perd en affluents, nous bifurquons sur la gauche suivant une combe où chante un petit torrent. La forêt s’éclaircit peu à peu. Les feuilles ne changent pas encore de couleur, et à part la fraîcheur ambiante, seuls les fruits rouges des viornes nous rappellent que nous sommes en automne. Le paysage est bien entendu splendide, mais notre destination ne se fait toujours pas visible. Ce n’est qu’au refuge de Yarisawa (槍沢) qu’une lunette astucieusement placée nous permet de découvrir le petit triangle noir du Yarigatake, la Lance.

A cause de sa forme caractéristique, le Yarigatake est parfois surnommé le « Cervin du Japon ». Comparer le Yari au Cervin, c’est un peu comme comparer Kamikochi à Chamonix, où les Alpes japonaises aux Alpes européennes (comme on les appelle ici) : hors de proportions. Mais il est vrai que l’on se sent quand même un peu au pays, et on tombe facilement sous le charme de ce lieu popularisé par le révérend Weston. Cinquième montagne du Japon par l’altitude (3180 mètres), le Yari est un peu le chouchou des montagnards et des randonneurs.

Passé ce premier refuge, les choses se compliquent : il reste l’essentiel de la montée, dans un pierrier qui se fait de plus en plus pentu, alors que les lacets du chemin se font de plus en plus courts, et que ce fichu triangle ne semble se rapprocher qu’à la marge ! Au deux tiers, je me fais gentiment dépasser par une yama-girl dont le rythme de marche ne faiblit pas : ça doit être le sac à dos Arc’teryx et la veste en gore-tex.

Arrivé enfin au refuge, une centaine de mètres en deçà du sommet, voilà l’arrivée de la purée de pois, et en même temps que le nuage, le vent, les frimas. Heureusement, je ne dormirai pas dans la tente ce soir : j’ai décidé de faire le voyage en refuge, même si cela implique de dépenser des sommes indues (9000 yens) pour le futon et les deux repas. En voyant la fréquentation du jour, je n’ose imaginer le chiffre d’affaire de ce refuge qui compte jusqu’à 650 places !

Tandis que j’essaie désespérément de faire chauffer des pâtes pour le repas de midi, un solitaire flocon de neige se détache du brouillard pour venir se poser sur la table. J’apprends plus tard que le même jour de la neige est tombée au sommet du mont Fuji. Dans ces conditions (non non, ce n’est pas la fatigue), j’attends le lendemain pour monter au sommet, d’autant que la météo prévoit un jour radieux pour samedi, sur l’ensemble du Japon.

Après un succulent repas du soir, petit péché-mignon, des japonais allument la télé dans la bibliothèque pour regarder les prévisions météo, et nous tombons sur le sumo (oui nous avons dîné à 5 heures). C’est l’antépénultième jour du tournoi et Hakuho fait la course en tête suivi d’un point par Kotoshogiku (de la même « écurie » que Kotooshu qui est forfait sur blessure au milieu du tournoi). Ils s’affrontent d’ailleurs aujourd’hui.

Lors de ce dernier combat de la journée, Kotoshogiku s’empare fermement du mawashi de son adversaire et le porte à l’extérieur du ring ! Les zabutons volent et voilà le japonais à égalité de points avec le Yokozuna, ce qui arrache quelques cris de satisfaction dans la salle (les deux derniers jours du tournoi, finalement remporté par Hakuho ne seront pas négatifs pour Kotoshogiku qui vainc Harumafuji et obtient suffisamment de victoires pour pouvoir prétendre au rang d’Ozeki et replacer le Japon dans l’élite de ce sport).

Samedi 4h30, il est l’heure de se lever. C’est l’avantage de l’automne sur l’été : le soleil se levant une heure plus tard, ça fait toujours une heure de sommeil en plus ! J’ai décidé de prendre les petit-déjeuners au refuge pour avoir moins à porter (concessions, concessions…), même si ça veut dire rater le lever de soleil du sommet. Je vois d’ailleurs les lueurs des frontales qui grimpent tandis que je descend vers le réfectoire des fenêtres duquel je vois l’horizon s’embraser derrière le Fujisan qui, s’il garde sa prestance entière, est réduit d’ici à une taille ridicule.

Je ne sais pas pourquoi j’avais imaginé échapper au poisson dès potron-minet. Enfin je me console avec, comme au dîner, riz blanc et soupe miso a volonté (ça n’ira pas en s’améliorant, et le poisson n’était en fait pas le pire, c’étaient des petites boules vertes qui n’ont réussit à ne me faire penser à rien d’autre qu’à des crottes de nez d’Hulk).

Ce « festin » est rapidement englouti, d’autant que je résiste plus à la tentation de sortir me baigner dans la lumière du jour naissant, même si cela implique d’affronter le froid. Mon ardeur à partir grimper l’éperon rocheux est tout de suite tempérée par, eh bien, ce qu’il convient d’appeler une file d’attente. Cela permet quand même de faire quelques photos et de regarder la foule alentour. Je n’ai pas forcément l’air malin avec ma veste de ski quand ils ont tous les combinaisons gore-tex dernier cri, mais mes gants de ski sont eux par contre du plus bel effet : certains ont des gants de déménageur (en fait je crois que c’est juste le gant générique au Japon) et ceux qui ont des choses un peu plus stylées façon mitaines ont le bout des doigts tout rouges.

Pour éviter les trop gros bouchons, il y a un chemin pour monter et un chemin pour descendre. Au sommet, on se bouscule. Je suspecte que la taille du ring de sumo ait été décidée d’après la surface du sommet de cette montagne. Je ne résiste pas à faire un petit panorama (youtube). Il semblerait qu’une fraction non négligeable des 50000 personnes (dont 1500 gaijins) qui se rendraient annuellement au sommet aient décidé de le faire aujourd’hui.

Le reste du programme de ce samedi, qui n’aura pas connu un nuage pour venir troubler le ciel bleu, est une longue ligne de crête restant en permanence aux alentours des 3000 mètres, sauf au lieu-dit la Daikiretto (大キレット, grande coupure), une trouée de quelques centaines de mètres de dénivelée dans la ligne de crête. Ce chemin est bien connu pour être quelque peu aérien, et il demande de bonnes conditions météo ainsi que le pied sur pour être passé en toute sérénité. Plus que les chaînes et les échelles, ce sont les chutes de pierres qui me semblent menaçantes, et plusieurs japonais sont venus avec leurs casques en état de cause. Ici aussi des bouchons se profilent au passages difficiles où la circulation est parfois alternée, mais rien de tel que le paysage grandiose pour prendre son mal en patience.

Peu à peu se dévoile le cirque des monts Hotaka. En contrebas les toits rouges des deux refuges ainsi que l’éclatement de couleur des tentes de Karasawa. Plusieurs sommets portent le nom de Hotakadake. Le Okuhotakadake (奥穂高岳) les commande tous, et comme un bon général se tient en retrait, protégé par le Kitahotakadake (北穂高岳) au nord, le Nishihotakadake (西穂高岳) à l’ouest et le Maehotakadake (前穂高岳) … par devant. Si cela ne suffisait pas, le Okuho (comme le surnomment les intimes) bénéficie même d’un jandarumu (ジャンダルム, la magie des katakana) pour sa protection rapprochée. Étrange impression que de devoir passer par le Japon pour apprendre la signification (alternative il est vrai) d’un mot français ! Mon favori est le Maeho, à contre-jour la majeure partie de la matinée, qui, avec sa traîne de sommet secondaires à l’altitude décroissante, fait penser à quelque titan s’arrachant à sa terre originelle.

Le Kitaho marque la fin de la Daikiretto, mais le long de la ligne de crête, il reste encore un peu de sport pour arriver au Karasawadake, sommet intermédiaire avant le refuge Hotakadakesansou (穂高岳山荘). Mon itinéraire est parti de la région la plus éloignée de Kamikochi pour s’en rapprocher. Avec la proximité du terminal de bus augmente la population. La fille de la réception – un grand nombre de refuge engagent une armée de filles dans leur vingtaine – me décrit tout de go le film de la soirée : « un futon pour deux ». Les refuges ne refusant personne, quand il y a foule, on empile. Je ne sais pas si c’est de la paranoïa, et je n’ai aucune idée de ce que peut rendre la combinaison montagne et séisme, mais je ne voudrais vraisemblablement pas vivre le « Big One » dans un refuge en pierre, accroché sur un col étroit à 3000 mètres, et double charge de randonneurs.

Le dîner ne me donne pas grande confiance pour la suite. J’ai eu le poisson dès le soir, que vont-ils inventer pour le petit déjeuner ? Enfin, je fais la fine bouche rétrospectivement, mais j’étais alors trop content de me jeter sur tout ce qui pouvait servir de carburant. Et le soir venu, la situation est moins pire qu’attendue, nous sommes à cinq futons pour huit : le luxe ! Je dors à cheval sur deux, et je fais bientôt mon trou jusqu’au tatami originel. S’il faut un point positif, nous n’avons pas froid !

Trois heures du matin à peine passées, la moitié de la chambrée se lève, dont mon voisin. Chic ! Je vais avoir un futon entier pour la dernière heure de sommeil. Las, à peine ai-je commencé à réclamer l’espace que je le vois revenir, il ne s’agissait vraisemblablement que d’une pause technique…

Comme hier, le petit-déjeuner ne me retient pas au réfectoire trop longtemps. Pas de petites boules vertes cette fois-ci, mais une substance blanche gluante (j’ai reconnu au premier coup d’oeil le plat dont les japonais doivent faire leur délice), et un oeuf cru qu’ils versent dans leur riz. En voyage culturel, je m’efforce de goûter aux spécialités du cru (c’est vraiment le cas de le dire) ; avant une marche, je préfère n’ingérer que ce que je suis sûr de digérer.

Je ne me suis dépéché que pour mieux tomber dans les embouteillages. Le Okuhotakadake, troisième montagne du Japon avec 3190 mètres, est très convoité ce matin. Nous prenons notre mal en patience en regardant le soleil levant découper le Jounendake (常念岳) en ombres chinoises. En cette saison avancée, les pipkrake font office de fleurs des Alpes, leur frêle structures de glace ajoutent une touche de féerie aux bordures des chemins.

Au sommet, deux petits promontoires de pierres, dont il se dit qu’ils ont été érigés par les locaux afin que le sommet puisse surpasser de la plus petite des marges le Ainodake dans les alpes du sud. Sur l’un, une table d’observation, sur l’autre, à l’instar du Yari, un petit temple devant lequel on fait la queue pour pouvoir se faire prendre en photographie avec un panneau annonçant l’altitude.

L’arête se poursuit vers le Nishiho et le Jandarumu, où quelques randonneurs matinaux font le show. Je suis tenté d’aller aussi y faire un tour, mais un bouchon qui se dessine sur cette partie un peu technique me fait changer d’avis. En route vers le Maeho, tour noire dans le contre-jour et ses multiples sommets, dernière étape avant le long retour vers Kamikochi.

Après une courte descente, il est offert un choix cornélien au randonneur aux jambes lourdes : faire l’aller-retour vers le sommet du Maeho qui n’est au final qu’un objectif secondaire, où continuer à descendre comme si de rien n’était… La montée vaut vraiment le coup, déjà parce qu’il s’agit encore une fois de crapahuter dans les rochers, et ensuite parce que du sommet on a une vue imprenable sur cette partie de la chaîne de montagne, et entre autre sur le chemin parcouru en trois jours. Si bien que je n’ai pas résisté à faire une petite vidéo (youtube).

En descendant je suis ému de croiser un petit grand-père qui m’avait demandé de le photographier en face du refuge au Yarigatake, ce qui me semble maintenant une vie avant. Redescendu au col, j’entends le bruit d’un hélicoptère qui vient survoler en vol stationnaire le sommet. Nous sommes tous inquiets d’un accident, mais finalement l’hélicoptère se remet en mouvement sans que rien de plus ne se soit passé : il ne devait s’agir que d’une patrouille de routine.

Il est temps de redescendre dans la vallée. A mi-chemin est marqué sur la carte « le point de vue du Kamoshika » (カモシカの立場). Je m’y attarde un peu, scrutant chaque combe d’où retenti le son caverneux de chutes de pierres : aucun signe de la chèvre barbue, je vais vraiment finir par croire qu’il s’agit d’un mythe !

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4 Réponses to “Have some spear time? On se lance : 槍ました!”

  1. Popa Says:

    Joli tour… la collection des sommets japonais se complète.
    Quant aux bouchons…

    • maaaraag Says:

      Pour les bouchons… le Japon est densément peuplé, et ils aiment bien la montagne, et c’était un week-end de trois jours. J’étais surpris de trouver très facilement des places dans le bus de nuit pour aller à Kamikochi, j’ai ensuite réalisé que le bus de nuit était en fait 4 bus de nuit, et cela juste au départ de Tokyo, il y a les même au départ de Nagoya, Osaka, et tous les gens venant en voiture individuelle (même si l’accès à Kamikochi proprement dit est réservé aux bus et aux taxis).

  2. Ça gazu « Cerveau 2.0 Says:

    […] l’an dernier, où j’avais regardé le sumo au refuge du Yarigatake de l’autre côté de la vallée, du sport […]

  3. Debout les gars ! « Cerveau 2.0 Says:

    […] retrouve le village de Kamikochi et les montagnes Oku-Hotakadake et Yarigatake où j’étais l’an passé. Je suis sur la branche “nord-est” où l’on retrouve le Goryudake. Sur la branche […]

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