Il « Kai » au Komagatake

De Kaikomagatake&Senjougatake

Le Japon est un pays avec de nombreux jours fériés, et qui applique la règle bonus (qui me semble être un minimum dans tout pays dit civilisé) qui reporte le jour férié au lundi lorsqu’il tombe un dimanche. Mais toutes les bonnes choses doivent avoir une fin, ainsi, pour le l’avant dernier week-end de trois jour de l’année (le dernier étant le 23-25 décembre pour l’anniversaire de l’empereur) et mon anniversaire, je décide de m’offrir une tournée d’au revoir dans les Alpes du Sud.

M’étant préparé un programme plutôt chargé, et afin de bénéficier d’une longue première journée, je dois prendre le bus à quatre heures du matin à Kofu. Le meilleur train pour y être à temps, mais quand même pas trop tôt, répond au poétique nom de « Moonlight Shinshu » (ムーライト信州, clair de lune pour Shinshu). La locomotive est un ancien modèle de motrice pour les Azusa je crois, elle a la même forme bossue caractéristique. Départ 23h54 de Shinjuku, arrivée 2h21 à Kofu.

Sous le regard bienfaisant de Takeda, hormis quelques oiseaux de nuit qui papillonnent autour des izakayas et Yoshinoya ouvertes 24/24, la gare de Kofu appartient aux randonneurs. Ils dorment ça et là dans leurs sacs de couchage, certains bouquinent, d’autres errent hébétés, visiblement soucieux de ne pas perdre leur place dans la file d’attente qui commence à se former pour le bus, d’autres encore vont à la combini faire des recharges de boulettes de riz et de boisson. Ayant du temps à tuer, j’y vais acheter mon petit-déjeuner ; il n’y a alors qu’un seul employé, plus affairé que je ne l’aurais cru : il doit préparer la journée à venir (déballer les magazines, etc…).

C’est alors que je me souviens de ce blog d’un randonneur japonais qui relatait sa nuit à Kofu et comment il n’avait pu trouver de bière à biberonner avant de se coucher dans les combini proches de la gare. Pas de bière dans une combini, voilà une affirmation qui semble difficile à croire et qui demande vérification ! Cherchant vainement la bière introuvable, aux rayon de spiritueux, mon regard s’arrête sur un vin au nom français : « Mon cher vin ». Le dessin de l’étiquette attire autant l’attention que le nom du vin, car il représente le Matterhorn. Le nom allemand (qui est aussi utilisé en japonais) de la montagne me vient à l’esprit m’empêchant de réaliser sur le moment le calembour. Une explication de l’absence de bière en vente serait-elle que les vignobles de Kofu, qui est une des capitales du vin japonais, auraient complètement noyauté le réseau de distribution ? Quoiqu’il en soit, un vin au nom français et à l’étiquette représentant cette montagne emblématique est une rareté. Du coup j’en ai acheté une bouteille au retour, on verra ce que cela donne !

Ce seront finalement trois (!) bus qui partiront vers Hirokawahara ce matin à quatre heures. Serrés comme des sardines avec nos gros sacs à dos, le sommeil sera long à venir.

Pyramide aux reflets blancs légèrement à l’écart des autres sommets des Alpes du Sud, le Kaikomagatake (甲斐駒ケ岳, 2967m) est souvent décrit comme un des plus beaux sommets du Japon. Il m’avait tapé dans l’oeil lorsque je l’avais vu pour la première fois lors de notre promenade au sommet du Houousanzan, et je m’étais promis d’y aller faire un tour…

Ensommeillé ; fourbu d’une montée solitaire dans une forêt peuplée de bruits bestiaux que pour me rassurer j’imaginais être les appels de la chèvre barbue plutôt que les cris de l’ours au croissant de lune ; le sac alourdi par le chemin sur la crête entre Hirokawaharatoge (広河原峠) et Sensuitoge (仙水峠) dont le relief, contrairement à la beauté, connaît des hauts et des bas ; frissonnant dans le vent d’octobre ; le sommet qui me toise désormais de quelques 800 mètres de dénivelé paraît désormais vaguement menaçant… et inaccessible ! Trop heureux de mettre ma retraite sur le dos d’un petit coup de froid d’entre deux saisons, je fonce vers le proche refuge de Sensuigoya (仙水小屋) et la sieste qui m’est promise, remettant l’ascension au lendemain.

Les joies de la montagne en automne ! Plus au nord certaines montagnes ont déjà commencé à se vêtir de leur cape de neige. Ici, elle ne devrait pas trop tarder. Les signes ne trompent pas : la nuit la température descend proche de zéro, les bananes sont à moitié givrées dans le sac, les snickers sont durs comme des croquettes. Enfin, à quelque chose malheur est bon : la tente peut rester grande ouverte, il n’y a plus un moustique dans le ciel !

Pour mon anniversaire monsieur météo m’a fait cadeau d’une magnifique journée. La marche commence un peu avant cinq heures sous les étoiles, le soleil ne se levant « que » à six heures moins le quart. C’est une forêt peuplée de flaques de soleil qui m’attend après Sensuitoge, puis une ligne de crête pour qui aboutit à de gros rochers qu’il faut grimper à quatre-pattes. Pour ceux que ce genre d’exercice rebute, il existe un chemin qui contourne sur la droite passant dans les blanches sablières qui donnent à la montagne son aspect caractéristique rappelant le Houousanzan.

C’est à ce moment là que je croise, descendant d’un pas allègre, un certain anglais. Je le reconnais à son sac dont il parle longuement dans la section matériel de son blog que j’avais trouvé alors que je cherchais à m’équiper. Amoureux des montagnes japonaises qu’il fréquente en toutes saisons, ses textes et ses photos poussent à l’humilité. Par contre je déduis de son sourire et du joyeux « konnichiwa » qu’il m’adresse, que soit il ne s’intéresse pas au rugby, soit il n’était pas au courant du résultat de la veille !

Puisque pour compenser ma faiblesse de la veille j’avais décidé de gravir à la fois le Kaikomagatake et le Senjougatake (仙丈ケ岳, 3032m) dans la journée, je ne m’éternise pas au sommet, et je redescends tranquillement vers Kitazawatoge (北沢峠), le col entre ces deux montagnes. Week-end de trois jours oblige, le refuge de Kitazawakomasengoya (北沢駒仙小屋) est complet, mais il reste encore des places au grand camping d’une centaine de tentes. J’y monte ma tente pour alléger le sac avant de repartir. Par contre, le camping est placé au seul endroit dégagé des environs : la grève d’un petit cours d’eau. Un vrai casse tête pour trouver un petit peu de terre où planter les sardines entre les galets.

Débarrassé du poids du matériel de camping, tel Sangoku sans la carapace de tortue, je repars d’un pas léger vers le sommet du Senjougatake, divisant par deux le temps de la carte dans la forêt. Mais plus haut, la fatigue commence à se faire sentir, les jambes à me faire remarquer que c’est un peu plus de dénivelé que ce à quoi elles avaient été habituées. Et avec les jambes, le coeur aussi commence à se faire lourd alors qu’approche la fin de cette dernière randonnée dans les Alpes japonaises.

C’est mon anniversaire alors, un peu égoïstement, un peu follement, j’ai envie de croire aux improbables causalités. Qu’un laborieux kami l’avait noté dans son agenda, que si le regard porte si loin, c’est pour que ces montagnes puissent me faire leur petit adieu. Toutes sont au rendez-vous : au sud le Fujisan domine les nuages, tête et épaules, avec une nonchalance étudiée ; les trois bouddhas du Houousanzan veillent aux destinées des randonneurs ; le Kitadake assume tranquillement sa situation de pater familias ; le Kaikomagatake en vis-à-vis me permet de mesurer le chemin parcouru ; et, au nord, prêts à se retirer dans une brume ensoleillée, les massifs des Hotaka et la pointe du Yari font un dernier coucou. Je reste au sommet jusqu’à ce qu’elles aient toutes disparues dans la brume montante de fin d’après-midi.

Il est facile de tomber dans les pièges de l’automne. Le lendemain, alors que je regagne Hirokawahara à pied par la vallée, les feuilles tombantes arrachées par le vent frais me semblent autant de déchirures, autant de sanglots. Mais alors, au détour du chemin, j’assiste émerveillé à l’envol des graines de chardon dans la lumière rasante du soleil levant, comme autant de promesses pour l’avenir.

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3 Réponses to “Il « Kai » au Komagatake”

  1. Elo Says:

    C’est toujours un peu tristoune l’automne, mais il faut bien qu’il y ait un hiver pour pouvoir profiter vraiment du printemps et de l’ete.. Tres joli article!

  2. Popa Says:

    Un vrai plaisir à lire, merci.

  3. Tout ce qui brille (n’est pas or) « Cerveau 2.0 Says:

    […] ensuite les alpes du sud, Kaikomagatake et Senjogatake, Kitadake et Ainodake enneigés avec en ombre chinoise le Houou-san. Quelques heures de randonnée […]

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