Avec François Fillon vous nous avez vraiment gâtés…

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.
– J.M. de Hérédia, Les VIEs

19h40, cela fait maintenant quarante minutes que nous sommes debout, serrés en rang d’oignon dans un hall où résonnent les éclats de voix en attendant l’invité de la soirée, que la formulation des emails que nous avions reçu laissait entendre qu’il se présenterait à 19h. Et alors que l’heure tourne, les appétits se creusent, et je commence à me dire que c’est un miracle que personne n’ait encore défailli.

C’est ce moment que choisit l’homme de la soirée pour se propulser sur l’estrade. Son discours commence tout simplement par : « je suis en train de battre un record… » ; je pensais tout naïvement qu’il s’agissait d’une formule alambiquée qui allait éventuellement inclure le mot « retard » et une certaine forme, sinon d’excuse, du moins de compassion. Que nenni ! Le record dont il était question était le record de visites au Japon pour un premier ministre en exercice (3 seulement, mais quand même).

Après notre cher président Chirac, amateur de toutes choses japonaises, voilà un autre de nos élus pris par ce qui ressemble bien à une crise de soleil-levantropisme. Ce que je me demande, c’est quel est leur réponse à la fatidique question : « Mais pourquoi le Japon ? », qu’on ne manque jamais de vous poser, juste après : « D’où viens-tu ? » et juste avant : « Peux-tu manger du natto ? ». En général, nonobstant une longue histoire d’échanges franco-japonais remontant au moins au XIXème siècle et que je suspecte d’être passée dans l’inconscient collectif français, nous rendant une cible privilégiée du « soft power » japonais sauce XXIème siècle, ma réponse finit toujours par évoquer « Saint Seiya » (le nom japonais des chevaliers du zodiac) ou tout autre dessin-animé donc le club Dorothée nous a gavé lorsque nous étions petits. Mais alors eux, quelle est leur excuse ? C’est que j’en viendrais presque à les imaginer lisant de rares inédits d' »Astro Boy », importés par un bouquiniste connaisseur des bords de Seine dans les années 60…

Enfin, pour revenir aux choses sérieuses, M. Fillon serait en tournée Corée – Japon pour préparer le futur G20 de Cannes. Son discours, classique, ne peut se passer d’évoquer la catastrophe du 11 mars (il était en visite à Ishinomaki la veille), où il évoque les actions françaises positives (comme l’envoi d’aide humanitaire et d’experts sur les problèmes nucléaires), tout en n’oubliant pas de mentionner (et on finira par le savoir) que notre président fut le premier responsable étranger à visiter le Japon après le désastre. Il a continué sur l’autre sujet d’angoisse existentielle de la communauté française au Japon : le Lycée français. Je n’ai pas suivi toute l’histoire dans les détails, mais cela aurait commencé par un constat d’obsolescence du l’actuel lycée français. Un grand terrain aurait été acheté et un beau lycée construit. Tout cela engendre évidemment des frais qui auraient été remboursés par, selon les calculs, un certain nombre d’élèves au lycée. A la suite de Fukushima, la population expatriée au Japon a quand même diminuée (même si de nombreuses personnes sont revenues, certaines ne l’ont pas fait, a fortiori celles qui ont des enfants), ce qui met maintenant tout le plan de nouveau lycée en péril.

L’exercice est un peu différent de chez Eva Joly, car étant venu dans le cadre de son mandat, il semble ne pas pouvoir ou vouloir aborder directement le thème des échéances électorales de l’an prochain. Tout juste aura-t-il évoqué les législatives du bout des lèvres (notre ministre des transports qui a été parachuté dans la circonscription Asie-Océanie, l’accompagnait), mais pas un mot sur la présidentielle, qui était quand même imprimée en filigrane dans la suite de son allocution sur la résolution de la crise de l’euro et le pilotage de l’économie mondiale.

En effet, il s’est occupé à dresser un portrait valorisant de l’action gouvernementale, tantôt sur la volonté politique qui est nécessaire pour assurer la survie de la zone Euro face à « l’attaque des spéculateurs », tantôt sur la rigueur budgétaire qui sera désormais nécessaire, en commençant par le budget 2012 qui serait, toujours selon lui, l’un des plus serré depuis 1946…

Une fois le discours fini, nous avons eu le droit à une Marseillaise sotto-voce, à la fin de laquelle le public s’est divisé en deux camps : une (petite) partie s’est ruée vers le premier Ministre pour serrage de main, tandis que la majorité se précipitait sur le buffet. Je pense en effet que le message de M. Fillon sur la fin du gaspillage budgétaire est parfaitement passé, et que l’assemblée entière a décidé de se pencher sur cet épineux problème. Mais l’on ne peut pas réfléchir le ventre creux, peut-on ? Alors autant commencer par se goinfrer de petits-fours (assortis de maki-sushi, ça s’appelle la cuisine fusion et c’est à la mode) et se gorger de champagne.

C’est accompagné par le tintement des flûtes que commence le brouhaha général, alors que se forment les premiers « groupes de réflexion ». Les moins chanceux avec le buffet sont les capitaines d’industrie et autres managers de haut niveau qui sont contraints de se consacrer à entretenir leur réseau, et n’ont pas le temps de jouer des coudes en quête de sustentation. A l’opposé du spectre, les piques-assiettes, euh… je veux dire les VIEs. Certains n’ont toujours pas vraiment compris ce qu’ils font là, mais ont bien réalisé que nourriture et boisson seront en quantités limitées, et sont décidés à ne pas en perdre une miette. Puis, flottant au milieu des fracas de la fête comme des fleurs de lotus, quelques japonaises en robes de soirée. Chez certaines l’air absent n’est pas dû à l’excès de fines bulles, mais à la détresse passagère, voire très passagère, d’avoir égaré leur cavalier.

On retrouve nécessairement des têtes connues : avec entre cinq-mille et dix-mille français à Tokyo, d’un pur point de vue national, nous ne sommes jamais qu’un gros village gaulois dont tous les habitants partagent les mêmes rêves (e.g. un camembert à moins de 13 euros). Pouvoir se retrouver pour en parler autour du fameux verre de l’amitié ne gâte rien. Au retour au pays, il ne restera plus qu’à trouver l’ambassade de France en France (quoiqu’à la réflexion les chouquettes à la salle des fêtes de la mairie ça le fera aussi !).

La bonne humeur est de mise et certains s’improvisent tribun, prenant des photos souvenir sur l’estrade où le pupitre est resté en place (grâce au ciel les hôtes de la soirée ont pensé à désactiver le micro). Un peu de tenue que diable, il ne manquerait plus que quelqu’un aille se baigner dans la piscine de M. l’Ambassadeur !

Pour finir, alors que le vin s’est tari, l’on se met au frais dans les splendides jardins japonais de l’ambassade (que j’avais déjà découverts le 14 juillet 2006). Dans la nuit douce à souhait, seules les stridulations du suzumushi (鈴虫, grillon japonais) nous rappellent à l’automne.

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4 Réponses to “Avec François Fillon vous nous avez vraiment gâtés…”

  1. Popa Says:

    Attention à la ligne.
    Il me semblait que « Les conquérants » étaient issus des « Trophées »… même si les VIE en sont.

    • maaaraag Says:

      Oui c’est un détournement à des fins drolatiques. Effectivement, le contrat VIE n’existait pas encore à l’époque !

  2. Elo Says:

    Je me demande bien qui aurait l’idee saugrenue de se baigner dans la piscine de l’ambassadeur en slip… 😉

  3. La fin du fin (1/3) « Cerveau 2.0 Says:

    […] parce que tous les autres pays se sont mis voracement aux sushis !). Comme nous l’avons déjà évoqué, cette puissance culturelle, qui d’une certaine façon se substitue à une puissance militaire […]

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