L’île nouvelle

De Niijima

La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des Dieux !
– P. Valéry, le cimetière marin

Dans un ciel sans nuages, je regarde le soleil descendre lentement derrière l’île inhabitée de Jinaitou (地内島). La chronique des choses anciennes (古事記, Kojiki) explique que les îles du Japon furent crées par l’union de Izanagi et Izanami (l’ordre est important); mais selon moi cette île n’est l’oeuvre de nul autre que Poséidon.

J’en veux pour preuve le bain public à ciel ouvert dont l’apparence de temple grec est encore distincte dans la pénombre du crépuscule. J’y laisse trois marines (ils en avaient du moins la carrure et les tatouages) discutant des mérites comparés du Habu-sake et du Awamori avec un couple californien dans la tendance bobo.

On dirait bien que cela devient une habitude, mais nous voilà de nouveau dans une des île de l’archipel d’Izu à l’occasion de la Golden Week, en ce premier week-end de mai. Cette fois-ci nous sommes partis avec Tokyo Gaijins, ce qui nous a éviter de reproduire les déboires de l’an passé. En effet, le camping où nous étions allé à Oshima était isolé et nous n’avions rien prévu à manger : il fallut implorer le manager de nous conduire à un petit magasin où nous avions dû nous contenter de nouilles instantanées. Une expérience d’autant plus frustrante qu’à côté de nous un groupe de japonais avait fait un énorme barbecue. Avec Tokyo Gaijins au moins tout est pris en charge : les billets de bateau, la location de vélos et les repas, soir et matin, avec barbecue en prime !

Souffle un vent à décorner les boeufs. Le temps n’aura été que partiellement clément. Jeudi matin, au terme d’une traversée pluvieuse, venteuse, copieusement arrosée d’embruns nous avions dû monter la tente entre deux ondées. Bon gré mal gré le temps s’était maintenu dans la journée, et avec un rayon de soleil le soir nous avions espéré du beau temps. Las, le soleil est venu avec le vent. Le vent chassa les nuages, avec en prime une nuit de demi-sommeil dans une tente aplatie sous l’effet du zéphir. Toute la journée il a soufflé sans discontinuer, me faisant regretter de ne pas avoir étudié le langage des scribes de « La Horde du Contrevent ». Car c’est bien de cela dont il est question lorsqu’il s’agit de remonter le vent avec nos bicyclettes à une seule vitesse…

Du retard également dans mes cours de géologie. Après Oshima, Hachijojima, le mont Fuji, j’en étais parvenu à la conclusion un peu trop rapide que tous les volcans étaient plus ou moins constitués de basalte. Lors de notre promenade vers le sommet de l’île nous ne croisons pas la roche noire si caractéristique : l’île est composé principalement de rhyolithes. Et c’est plus qu’un détail cosmétique : les rhyolithes permettent des plages de sable clair (et non noires comme avec le basalte) et la pierre grise de Koga (抗火石, si j’ai bien compris une sorte de rhyolithe que l’on ne trouve dans le monde que à Niijima et sur une île en Italie) est à la base de deux des arts locaux, les moyai (モヤイ) et la verrerie.

Les moyai sont des espèces de grosses sculptures, représentant principalement des têtes, souvent multiples, que les habitants de l’île de Pâque n’auraient pas reniés. La verre de Niijima, qui grâce à la pierre Koga a naturellement une teinte verte et à l’origine de la renommée mondiale de la verrerie de Niijima. Un musée nous permet d’ailleurs d’admirer des réalisations modernes. L’adresse des verriers dispute au kitsch des réalisations. Dans le bâtiment voisin du musée, nous pouvons voir les artisans à l’oeuvre en train de souffler verres et autres contenants destinés à la vente dans la boutique.

La promenade vers le sommet de l’île ne nous a rien proposé d’impérissable : il s’agit d’une route goudronnée qui conduit à une station relais couronnée d’antennes. Le meilleur point de vue se situe à mi-hauteur où nous voyons en contrebas le village principal de l’île, d’autres îles de l’archipel (式根島 – Shikinejima, 神津島 – Kozushima et 三宅島 – Miyakejima) et de l’autre côté, flottant comme l’Olympe au dessus des nuages et encore couronné des neiges hivernales, le mont Fuji. Plus haut nous n’avons que tiré de leur torpeurs quelques shima-hebi (島蛇) sorte de grosse couleuvre locale qui somnolaient gentiment au soleil (elles paraissaient d’autant plus grosses que nous ne savions pas encore qu’elles n’étaient pas venimeuses).

De l’autre côté de l’île, le long de l’interminable plage de Habushi (羽伏浦海岸), la longue houle du Pacifique déferlant en gros rouleaux m’a fait forte impression. Aux vagues, le vent dessine une crinière, leur donnant l’apparence d’animaux sauvages refermant d’énormes mâchoires (je n’ai pas voulu dire chevaux échevelés pour ne pas tomber dans le lieu commun, mais la vérité c’est que j’avais l’image du passage du gué de la Bruinen en tête). Les surfeurs ne s’y sont pas trompés qui ont pour aujourd’hui préféré établir leur quartiers à la plus paisible plage de Maehama (前浜).

Est-ce l’omniprésence de ces surfeurs et surfeuses en moulantes combinaisons néoprène, le rythme tranquille de l’île, le fait que à peine venu l’on se sente en vacance, toujours est-il qu’il semblerait que l’île ait gagné le surnom d' »île de la drague » (ナンパ島, nanpajima). C’est en tous cas ce que nous a dit un anglais faisant le voyage avec nous. En recherchant ce terme dans google cependant, il semblerait que ce surnom ait surtout été en vogue dans les années 80.

D’ailleurs, l’île est loin d’être dépourvue d’histoire, qui est présentée dans son musée (de nombreuses explications sont de plus traduites en anglais). Je ne sais pas si c’est pour cela que le kanji de nouveau apparaît dans son nom, mais l’île aurait doublé de surface il y a environ 3000 ans, à une époque où elle était déjà habitée… Il y en a qui ont dû avoir une sacrée surprise ! Bien plus tard, à l’époque Edo, elle était utilisée comme lieu d’exil pour des prisonniers politiques. On apprend que l’un d’entre eux, un artiste, fut exilé ici pour avoir arrangé un rendez-vous entre une concubine du Shogun et un acteur de Kabuki.

Dans le jour finissant, il me semble que ce n’est pas une punition si sévère que de venir habiter sur cette île où le temps semble s’écouler si doucement. Comme à la dérive au milieu du Pacifique, difficile de se souvenir de pourquoi nous avons voulu écourter notre séjour pour pouvoir aller voter le dimanche au deuxième tour de l’élection présidentielle… Et pourtant, le jour se couche, « il faut tenter de vivre » !

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6 Réponses to “L’île nouvelle”

  1. L'echo Says:

    J’aime beaucoup les moyais: dans quelques centaines d’années, je parie que les archéologues vont devoir se creuser la tête pour comprendre la motivation derrière tout ça!

  2. maaaraag Says:

    Oui. Il n’empeche que certains sont vraiment bien reussis je trouve. Je pense l’hypothese « avoir une occupation pendant les longues soirees d’hiver » est la bonne !

  3. L'echo Says:

    Reblogged this on L'echo du Kanto and commented:
    Un chouette article de mon camarade de jeu cerveau2point0 sur l’île de Niijima…

  4. juan Says:

    Article sympa ! J’ai bien aimé la comparaison avec la Horde du Contrevent … Vous étiez juste vous deux, ou avec un groupe (je ne sais pas trop ce que c’est Tokyo Gaidjin) ?

    • maaaraag Says:

      Salut ! Merci pour le commentaire. Nous avons vraiment eu une journée très venteuse c’est pour ça que j’ai pensé à la horde du contrevent. Ca a commencé dans la nuit et ça a duré jusqu’au soir suivant sans une accalmie !

      Tokyo Gaijins c’est une entreprise qui organise des sorties dans le coin de Tokyo à destination principalement des étrangers (mais les japonais sont aussi bienvenus). Ce qui est bien c’est qu’ils s’occupent de pas mal de choses pour l’organisation (prendre les billets, ramener les glacière avec les victuailles, etc…) et comme du coup il y a à chaque fois un grand nombre de personnes (cette fois-ci je pense que nous étions une 50aine) ils ont accès à des tarifs de groupe, ce qui fait que pour nous ce n’est pas plus cher que de bouger tout seul.

      De plus l’ambiance est plutôt sympa parce que on se retrouve avec plusieurs personnes, donc on peut faire de nouvelles connaissances, mais en même temps l’organisation est flexible (il n’y a pas d’activités imposées) donc si tu as envie de faire des choses dans ton coin tu peux aussi (bon tu peux jamais complètement échapper à l’atmosphère « colonie de vacance », mais de temps en temps ça fait une sortie sympa).

      • Juan Says:

        50 ! Fallait se mettre au milieu de la horde pour se protéger du vent 🙂 !
        A bientôt

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