Wind is coming

De Yatsugatake

14 juillet
Nous laissons Westeros dans une consigne automatique de la gare de Chino, et nous dépêchons de réserver une place dans la queue de randonneurs attendant le bus de 9h30 en direction de Minotoguchi (美濃戸口), une des principale entrée du massif de Yatsugatake (八ヶ岳). Le Yatsugatake est une ligne de crête qui s’étend du sud au nord, a la frontière des préfectures de Yamanashi et de Nagano, cernée par les alpes du sud au sud-ouest, les montagnes de Oku-Chichibu au sud-est et les alpes du nord au nord-ouest. A la différence de ses voisins cependant, la montagne est d’origine volcanique. Jadis elle se serait élevée plus haute que le mont Fuji, avant de s’eroder tandis que ce dernier continuait sa croissance. L’érosion aurait dessiné huit pics (je serais bien en peine de les désigner ou de dire pourquoi huit plutôt que neuf ou sept), origine du nom du massif, littéralement “les huit pics”.

Finalement, ce seront deux bus bien pleins qui conduiront une petite armée de randonneurs a la montagne. La plupart d’entre nous compte profiter du jour férié de lundi pour rester trois jours dans la montagne. Trop gros pour être posés dans le couloir du bus, nous devons poser nos sacs sur nos genoux ou ils nous bouchent la vue sur la fenêtre. Non pas qu’il y ait grand chose a voir : nous nous dirigeons tout droit vers les montagnes, invisibles donc des fenêtres latérales, et la ville ressemble rien moins que a toute autre ville japonaise, horribles petits immeubles d’habitation avec couloirs extérieurs, maisons traditionnelles endormies qui n’ont pas l’air d’héberger âme qui vive et l’habituel fouillis de câbles électriques et autres transformateurs.

Nous arrivons en une grosse demi-heure à Minotoguchi. A 1500 mètres nous sentons un petit peu la fraîcheur de la montagne. Tandis que quelques groupes de japonais sacrifient aux incontournables échauffements, nous démarrons lentement sur une large route forestière qui nous conduit en une heure au refuge de Minoto (美濃戸山荘). Nous devons régulièrement faire place pour les voitures qui grimpent au refuge.

Arrivés au refuge, le chemin se sépare en deux. Sur la droite il emprunte le “vallon sud” (南沢) pour arriver au refuge Gyosha (行者小屋). Nous prenons à gauche, au fond du “vallon nord” (北沢), le long d’un torrent rieur. Les voitures sont enfin derrière nous et, sans nous presser, nous parvenons deux heures plus tard au refuge de Aka-dake Kosen (赤岳鉱泉), modeste objectif de cette marque d’approche qui commence notre première randonnée de l’année.

Le prix pour planter la tente est légèrement exorbitant (1000 yens/personnes) et vu l’affluence nous devons nous contenter d’un emplacement en U et légèrement en pente. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, nous constatons qu’un petit tapis d’aiguilles de pin promet un sommeil réparateur.

Le refuge tient son nom (Akadake Kosen), d’une part de la montagne Akadake (赤岳) point culminant du massif à 2899 mètres, objectif du lendemain, et d’autre part du mot japonais “kosen” qui signifie : source minérale. Il s’agit un peu du parent pauvre du onsen : pensez-vous, un bain qui nécessite d’être chauffé ! Le curry semble en être la spécialité culinaire. En effet, pour le déjeuner, nous avons le choix entre une demi-douzaine aux noms plus exotiques les uns que les autres : Inde, Taïti, …

Dans la soirée, le manteau nuageux de la journée nous fait même la grâce de se déchirer, et nous pouvons admirer le Akadake plus rouge que jamais dans le soleil couchant (Akadake signifie “pic rouge”) : la météo prévoit une belle journée pour demain. Peut-être quelques nuages mais qui devraient passer dans la journée.

15 juillet
Le lendemain c’est la désillusion ! Une fine bruine accompagne notre départ dès potron-minet, derrière une cohorte de grand-mères et de grand-pères qui vient de finir ses traditionnels échauffements. Nous nous accommodons d’un rythme de sénateur le temps de nous échauffer à notre tour, puis nous les dépassons au moment de passer le col de Nakadake (litt. la montagne de l’interieur) petite proéminence qui sépare les vallons sud et nord.

La montée commence après le refuge de Gyosha-Goya sous des pluies intermittentes et une chape grise de nuages. Nous ne désespérons pas, espérant toujours une amélioration de la météo dans l’apres-midi, voire de dépasser la couche de nuages à l’arrivée au sommet. Nous laissons bientôt la végétation derrière nous et continuons sur un chemin de roche ocre entrecoupé de longs escaliers qui nous donnent l’impression de réaliser l’ascension du sanctuaire des chevaliers du zodiaque.

C’est a ce moment la nous rencontrons l’”oracle”. Juste un randonneur comme les autres qui prend néanmoins le temps de s’arrêter pour nous dire:
– “Kyōfū…”
Voyant mon air dubitatif*, il ajoute:
– “Strong wind!”
Et ce faisant, il résume ce a quoi va s’apparenter le reste de la randonnée.

*Juste une petite digression : Kyōfū (強風, vent fort) est un quasi-homophone de Kyōfu (恐怖, peur ou terreur). Je ne sais pourquoi mais c’est le dernier qui m’est venu spontanément à l’esprit. Pas si faux finalement car comme nous le constaterons à nos dépends, un excès du premier peut facilement amener le deuxième.

Nous sommes dans la purée de pois bien avant d’arriver sur la dernière crête avant le sommet, mais c’est à ce moment là que nous nous prenons la claque du vent dans la figure. Même si il ne pleut pas, le vent saturé d’humidité rend la roche moite, et embue nos lunettes, si bien que nous devons les ranger assez vite. Puis, près du sommet, un bazar de roches que nous devons grimper nous abrite suffisamment du vent pour que nous puissions les remettre. Peine perdue : la visibilité est nulle. Pour le paysage (mont Fuji, Alpes du Sud, Alpes du Nord), on repassera.

Pour la suite de la journée, nous empruntons la ligne de crête qui mène au Yokodake (横岳, 2829m) et au Iodake (硫黄岳, 2760m), deux autres des huit sommets. Notre espoir est double : que le temps se lève d’une part, et d’autre part que le vent faiblisse. Pendant la montée, le vent venait du sud, peut-être qu’une fois que nous aurons laissé la montagne au sud, elle fera écran.

Espoir double doublement déçu : le nuage se maintient et le vent semble avoir tourné comme par magie, puisque ses coups de butoir nous viennent désormais de la gauche, soit l’ouest. Il n’a nullement faibli, il s’est peut-être même renforcé. Pendant des heures nous devons subir son hululement sauvage, cri d’un démon invisible sorti de l’infini brumeux.

Maigre consolation, nous ne sommes pas les seuls dans notre infortune climatique. Le chemin de crête étant très étroit, nous devons parfois attendre plusieurs minutes pour laisser passer un groupe. Parés de leurs plus belles armures de gore-tex, tous ces chevaliers a la triste-figure se joignent au futile combat contre le vent, cet adversaire insaisissable.

Nous nous réjouissons de la fréquentation car le chemin jusqu’au Yokodake est traître : tantôt a droite tantôt a gauche de l’arrête. Des chaînes aident a franchir quelques passages aériens. La brume empêche alors de voir le précipice. Nous pourrions aussi bien être en train de contempler les profondeurs du Tartare d’ou jailliraient les cris de titans vindicatifs.

A un moment, un ressaut rocheux nous fait passer pile sur le fil de l’arête. Sans vraiment réfléchir, je fais l’erreur de tourner la tete d’un quart de tour vers la droite. La sanction est immédiate, les verres des lunettes prennent le vent et les voilà qui valdinguent. Heureusement elles ont atterri dans les branches d’un pin en contrebas et nous pouvons les récupérer.

Après le Yokodake, le chemin s’elargit jusqu’au Iodake. Est-ce parce que nous sommes un peu descendus, la brume semble s’épaissir : nous n’y voyons pas a plus de dix mètres. Des filets de brume portés par le vent escaladent le flanc de la montagne à toute vitesse. Sur la droite un filet nous empêche de pénétrer dans une zone de protection des fleurs de la montagne. J’espère qu’elles sont suffisamment petites pour être protégées de la tempête car sinon ce doit être un ravage.

De nombreuses montagnes sont nommées Iosan ou Iodake au Japon. C’est parce que Io (硫黄) signifie “souffre”. Le nom de toutes ces montagnes pourrait se traduire par “souffrière” (il en existe également plusieurs de par le monde). Un nom adapte pour un volcan comme il y en a tant au Japon. Mais ce qui est amusant avec Io c’est que c’est un homophone du nom de la lune de Jupiter. Précisément celle qui est couverte de volcans. C’est bien entendu tout a fait fortuit car les lunes ont été nommées au XVIIeme siècle d’après de jeunes filles ayant gravité autour de Zeus dans la mythologie grecque, bien avant que la mode des “anime” ne généralise l’etude du japonais en Europe (et surtout bien avant que des sondes spatiales puissent mettre en évidence la présence de volcans sur ce satellite).

Quand on a trouvé le volcan, on n’est jamais loin de la source d’eau chaude. En descendant vers Honzawaonsen (本沢温泉) nous retrouvons la forêt, et un calme relatif a l’abri du vent. Descendant en dessous du nuage, nous avons même une vue dégagée sur un petit bout de la vallée. A 2150m Honzawaonsen aurait le deuxième plus haut bain en plein air de source d’eau chaude du Japon (certaines sources disent le plus haut, mais notre carte à jour de cette année dit deuxième plus haut, je suppose que le plus haut a été construit récemment).

Bon évidemment le bain est mixte et visible depuis le chemin, ce qui fait qu’il est un peu squatté par les hommes au dépit des femmes (ont était pourtant tout disposés a leur faire une petite place malgré la taille réduite du bain). Plaisanterie mise a part, les maillots de bain sont acceptés, voire même conseillés. Je ne sais pas si ca vaut tellement le coup cela dit car l’eau était a peine chaude…

16 juillet
Quatre jeunes en train de grignoter des prunes séchées et un japonais entre deux âges nous disent :
– “Itterasshai !”

Une politesse plutôt délicate qui peut signifier selon “bonne journee” ou “bon voyage”. Mais dans le cas présent, avec une part de malice et la pointe d’auto-dérision de ceux qui sont sur le point d’emprunter un chemin identique, cela ne peut que signifier :
– “Bon vent !”

J’espérais que au réveil, nous pourrions voir les étoiles, signe d’un ciel dégagé. Il y avait eu des signes encourageant la veille au soir : des morceaux de ciel bleu au travers des nuages. Las, si le début de la montée fut protégé par la forêt, alors que nous dépassons nos compagnons de randonnée pour nous hisser sur la crête, le battage recommence.

Sept cairns nous mènent rapidement au sommet du Higashi Tengu Dake (東天狗岳) puis une courte traversée a son jumeau le Nishi Tengu Dake (西天狗岳, 2646m) point culminant de la journée. Le Tengu qui a donné son nom à ces montagnes est un démon japonais souvent représenté avec un nez extrêmement long caractéristique. Je me dis que ces deux la doivent être des démons du vent !

D’ordinaire, je n’aime pas trop marcher dans la forêt : on n’y voit pas le paysage, il y fait souvent une chaleur étouffante, et elles sont infestées de moustiques. Aujourd’hui je suis content de retrouver, après une brève descente dans un pierrier, le calme des arbres. Par moment, une trouée dans les arbres nous permet d’apercevoir un panneau ironiquement noté “point de vue”. Nous contemplons alors une immensité de brouillard gris, d’autant plus frustrante que, ayant regarde les photos sur internet, le paysage de toute la randonnée devait être sublime !

Alors que nous descendons vers Karazawa Kosen (唐沢鉱泉, 1876m) puis vers Shibunoyu (渋の湯, 1880m), nous sommes pris a partis par une soldatesque d’insectes menées par de farouches escadrons de taons. Dans les sous-bois nous faisons néanmoins une rencontre intéressante : un cerf qui nous regarde avec un air alerte. J’aurais juré que c’etait la réincarnation de Robert Baratheon, mais c’est sûrement uniquement dû au manque engendré par trois jours sans lecture. Il n’est pas rare de rencontrer un cerf dans la forêt au Japon, mais cette rencontre me réconcilie un tant soit peu avec la faune locale, car, vous l’avez deviné, toujours pas de Kamoshika en vue (et pourtant dans tous les refuges il y a des photos de cet animal) !

Nous arrivons légèrement en avance sur notre planning a Shibunoyu, et nous avons le temps de nous glisser dans le onsen avant l’arrivée du bus. Une fois dans le bus, en train de redescendre vers la gare de Chino, la météo nous joue un dernier tour : les nuages se dissipent tout a coup. D’abord les Alpes du Sud, puis a la faveur d’un virage, nous voyons toute la chaîne du Yatsugatake, tous ces sommets que nous avons conquis presque sans le savoir : le rouge Akadake, le Yokodake et le Iodake poses sur la crête, les deux Tengu, plus ronds et dépassant a peine de la végétation.

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5 Réponses to “Wind is coming”

  1. L'echo Says:

    « Infortune climatique », c’est exactement ça! ^^

  2. L'echo Says:

    Reblogged this on L'echo du Kanto and commented:
    Souvenir d’une randonnée particulièrement bien soufflée!

  3. Rafran Says:

    Vous l’avez fait…

  4. Tout ce qui brille (n’est pas or) « Cerveau 2.0 Says:

    […] nord-ouest le Yatsugatake, que j’ai encore un peu de mal à reconnaître quand la visibilité est supérieure à 5 mètres. […]

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