Ça gazu

De Jonendake

La montagne aurait autrefois été appelée Norikuradake. De nombreuses théories existent quand à l’origine du nom Jōnendake. Selon l’une d’entre elle, dans les temps anciens, une sorcière de la montagne, Jōnenbō, aurait eu pour habitude de venir à la fin de chaque année acheter de l’alcool au marchand de sake de la ville. Une autre théorie rapporte que Jōnenbō aurait été le nom d’un vassal d’un seigneur local, contraint de s’enfuir dans la montagne lors de la conquête de la région par Sakanoue no Tamuramaro. Au printemps, sur le flanc est-nord-est de l’antécime Mae-Jōnendake, la fonte des neiges laisse une trace noire en forme de moine tenant un flacon de sake. Son apparition indique aux habitants d’Azumino la période du repiquage du riz.
– d’après Wikipedia

Il fait noir, il fait nuit. La fine route qui serpente dans la montagne semble prête à se faire avaler par la forêt au moindre virage. Nous ne serions pas étonnés de voir jaillir des ombres des mononokes, youkai, ou autres démons japonais. Mais non, rien, et aucun bruit si ce n’est celui de la voiture, une Toyota Passo qui siffle et gronde dans la montée (notre tour viendra).

Nous arrivons finalement au parking de Mitsumata peu après onze heures du soir, après quatre heures de route sans bouchons, si ce n’est un ralentissement à la sortie de Tokyo. Et ce n’est que sortis de la voiture que le murmure de la rivière et la fraîcheur relative du fond de l’air nous font comprendre que nous voici enfin de retour à la montagne ! Il y a quelques autres voitures sur le parking, je n’ose pas trop regarder si elles sont occupées ou non. Deux phares trouvent leur chemin jusqu’au parking juste avant que nous nous endormions pour notre brève nuit.

Dans la profusion de réseaux sociaux du web 2.0, Yamareco (ヤマレコ) est l’ami du randonneur au Japon. Même sans s’inscrire, on peut consulter de nombreux compte rendus de randonnée. Cela permet d’avoir une idées des itinéraires les plus populaires, des temps de passage (on trouve de tout, du passionné de trail qui parcourt toute la chaîne de montagne en une journée, au groupe du troisième âge qui passe la nuit à chaque refuge sur la route), mais également des paysages. Certaines personnes mettent même des photos de tous les embranchements du chemin : impossible de se perdre !

4h30 : comme d’habitude le réveil semble sonner au moment où je m’étais enfin endormi. Pas évident de trouver la position idéale entre les deux sièges avant qui m’étaient réservés (mais un grand merci aux ingénieurs qui ont décidé d’utiliser une pédale pour le frein à main – d’ailleurs avec ça et les vitesses au volant on a l’impression d’être de retour au siècle dernier). Sur le parking il y a de l’animation : des gens sont sortis des voitures qui se sont multipliées dans la nuit.

Nous avons choisi de faire une grosse première journée pour pouvoir dimanche profiter d’être motorisés pour faire un petit tour à Matsumoto visiter le château. Nous attaquons la boucle Mitsumata – Jōnendake (常念岳, une des cents montagnes du Japon, 2857 mètres) – Chogatake (蝶ヶ岳, le pic du papillon) dans le sens anti-horaire, par une montée en zigzag serrés dans une forêt à la chaleur étouffante.

Nous essayons de discuter pour annoncer notre présence car nous avons vu de nombreux avertissements sur la présence d’ours noirs. Le sous-bois verdoyant est tapissé d’une épaisseur suspecte de kumazasa, une variété de bambou au feuillage dense dont le nom est légèrement inquiétant puisqu’il signifie “herbe à ours”. Ou du moins c’est ce que je m’imaginais, car si l’on en croit wikipedia, l’orthographe correcte serait 隈笹 (bambou ombragé) et non 熊笹 (bambou à ours).

Une fois la limite supérieure de la forêt dépassée, nous nous retrouvons sur l’arrête qui mène au sommet, en passant par une antécime, le Mae-Jōnendake (litt. devant le Jōnendake). Le chemin passe au travers un champ de gros blocs de granite dans lequel il nous faut crapahuter tant bien que mal : il s’agit d’une course avec les nuages qui grimpent avec la fin de la matinée. Nous perdons dans les grandes largeurs et sommes submergés par la brume en arrivant au col juste avant le sommet. En japonais cela se dit gazu (ガズ) et c’est l’ennemi du paysage.

Notre attention est vite détournée par un attroupement de japonais qui semblent courir après quelque chose avec d’énormes appareils photo, signe clair d’une attraction touristique. Un randonneur qui nous avait dépassé dans la montée et que nous retrouvons alors qu’il entame sa descente tente de nous expliquer :
– Vous connaissez le raichou (雷鳥) ?
Je répète lentement :
– Ra-i-chou ?
– Oui, raichou, …
Là il s’arrête un instant pour réfléchir, et dit, comme si il était lui même frappé par la foudre :
– Thunderbird!

Sur le coup, je ne pense que à la voiture américaine, et pendant le temps qu’il me faut pour digérer cette incongruité je dois avoir l’air bien bête, en tout cas complètement étranger. Du coup l’échange s’abrège sur un traditionnel échange de “Ki wo tsukete kudasai” (Faîtes attention à vous).

En nous rapprochant, nous voyons tout un troupeau d’oiseaux couleur roche se promener dans les rochers : des lagopèdes. Ils prennent successivement une pause romantique perchés sur les rochers face à la brume des montagnes, ou détallent avec une vivacité qui contraste avec leur apparence dodue. C’est peut-être l’effort de la montée, mais j’ai rarement vu un animal sauvage qui soit aussi appétissant !

Après le défilé des lagopèdes, nous rencontrons un autre des habitants de la montagne, le cassenoix moucheté. Nous en voyons d’abord un, mais nous rendons vite compte que ces corbeaux pullulent dans la montagne. Ils prospèrent en se bâfrant de pommes de pin, toute la zone étant couverte de ce qu’il me semble avoir identifié comme étant des pinus pumila (haimatsu en japonais).

Passé le pic, alors que nous marchons sur la crête en direction du Chogatake, nous ne nous lassons pas de leur petite danse. L’un d’entre eux vient se poser sur un pin au terme d’un vol semi-plané acrobatique. Le roublard jette un coup d’oeuil à gauche, un coup d’oeuil à droite, puis s’empare d’une pomme de pin qu’il va dépiauter sur un rocher un peu plus loin. Nous croisons plusieurs restes de festin : des pierres recouvertes d’écailles de pomme de pin. De temps en temps l’un d’entre eux jette un énorme “Kraa Kraa” qui résonne à travers la montagne. Peut-être parce que au Japon la noix ne semble pas être sa nourriture principale, le cassenoix-moucheté est ici appelé hoshigarasu (litt. corbeau étoilé) car son plumage noir bleuté tacheté de blanc ferait penser à un ciel étoilé.

Cette bonne compagnie nous guide jusqu’au refuge de Chogatake. Nous dormons au refuge malgré le prix élevé (9000 yens par personne pour la nuit et deux repas), et nous sommes agréablement surpris par l’arrangement du lieu : il s’agit de dortoirs évidemment, mais ils sont séparés en petite cellules pour deux par des rideaux qui offrent une intimité relative.

Comme l’an dernier, où j’avais regardé le sumo au refuge du Yarigatake de l’autre côté de la vallée, du sport passe sur la télé de la salle commune. Il s’agit du match pour la troisième place de la coupe du monde de football féminin des moins de vingt ans. Le match oppose japonaises et nigérianes et se dispute au stade national à Tokyo. Les japonaises gagnent par deux buts à un et décrochent leur première médaille dans cet évènement (qui se dispute tous les deux ans depuis 2002). Le football féminin est populaire en ce moment au Japon avec la Coupe du Monde gagnée en 2011 et la deuxième place aux Jeux Olympiques cet été. La match aura eu une part d’audience de 11% ce qui n’est pas mal pour du foot féminin -20 ans, mais loin de l’audience de 29% obtenue pour le match gagné face à l’Irak de l’équipe 1 masculine pour les qualifications de la coupe du monde.

Avant de se coucher, nous pouvons contempler au travers d’un trou dans les nuages la plaine aux environs de la ville d’Azumino éclairée dans la nuit. Au loin, de l’autre côté de la plaine, par delà les montagnes qui font la frontière avec la préfecture de Gunma, un orage se déchaîne. Du ciel tombent quelques fines particules blanches et froides qui ressemblent à un balbutiement de neige. Après une première journée nuageuse, mais toutefois meilleure qu’annoncée, quelle météo nous attends demain ?

Le lendemain à 4h30 c’est : “Le ciel est bleu, réveille-toi ! C’est un jour nouveau qui commence”. Enfin pour le moment le ciel est plutôt gris-bleu. Et nous le regardons patiemment changer de couleur alors que nous attendons le lever de soleil (qui n’arrive que vers 5h15). Le ciel est dégagé, je suis content de pouvoir voir le Yarigatake et les Hotakadake. Au loin nous distinguons le mont Fuji et les alpes du sud.

Après le petit déjeuner, alors que nous étions sur le départ, nous entendons le bruit de l’hélicoptère qui vient apporter les nouvelles provisions. Une fois son chargement débarqué, il retourne dans le fond de la vallée en se jetant dans le vide de façon impressionnante. Pour nous aussi il est temps de descendre.

Alors que nous nous rapprochons du parking, nous avisons un endroit où le torrent qui descend de la montagne a creusé une sorte de petite piscine naturelle. Nous nous y jetons aussi vite que l’eau vivifiante nous le permet et profitons pendant quelques temps des reflets du soleil dans les rapides.

Notre but est de filer vers Matsumoto et son château d’époque, mais nous somme ralenti sur la route par une horde de singes qui traverse la route. Il est toujours amusant de les voir grimper aux arbres avec adresse, ou de voir les bébés se balader agrippés indifféremment sur le dessous ou le dessus de leur maman.

Le château de Matsumoto est mon préféré au Japon. Il s’agit d’un des rares château d’époque à être encore debout. J’étais content de refaire la visite à l’intérieur qui contient une vaste exposition d’armes à feu d’époque (cela est expliqué par le fait que la construction ayant débuté à la fin du XVIème siècle, les armes à feu étaient déjà disponibles, ce qui explique la présence de petites meurtrières carrées dédiée à ces dernières). Certaines pièces sont intéressantes, comme un couteau/pistolet avec son fourreau, ou une espèce de mortier qui tire des flèches explosives.

L’entrée du château permet également d’entrer au muséum de la ville situé sur le même site. On y retrouve là des artefacts un plus pacifiques. Le sous-sol passe en revue les périodes anciennes du Japon, présentant notamment des poteries de l’ère Jōmon décorées avec des marques de cordes tressées. Au rez-de-chaussée on retrouve des objets plus récents, parmi lesquels se distingue une pompe (pour les pompiers) à vapeur.

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5 Réponses to “Ça gazu”

  1. L'echo Says:

    Reblogged this on L'echo du Kanto and commented:
    La meilleure rando de l’année! ^^

  2. L'echo Says:

    Aaaah, c’est « 隈笹 »! Rien à voir avec les ours, donc… Super article, ça donne envie d’y retourner! 😉

    • maaaraag Says:

      C’est pas si simple que ca en fait. Wiki dit que l’orthographe correcte historique est 隈笹 mais par exemple avec une recherche google 熊笹 retourne bien plus de resultats. Je crois que l’usage a adopte la version la plus romanesque du nom !

  3. Rafran Says:

    Belle promenade donc, avec un retour apprécié à Matsumoto…

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