Archive for the ‘De Saison’ Category

Le gay savoir

septembre 5, 2012
De Shiba Aquafield

Eau paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes flots sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
– Aragon, la piscine de Shiba

Il existe un mot en japonais pour décrire l’été tokyoïte : 蒸し暑い (mushiatsui). Chaud et humide (ailleurs en Asie il fait encore plus chaud et humide, mais pour un français Tokyo est déjà un bon standard).

Il existe une chose pire que de passer un été chaud et humide à suer sans lieu de baignade. C’est de vivre à moins de 500 mètres d’une piscine de 50 mètres en extérieur, ouverte l’été, accessible au public et peu chère, l’Aquafield Shiba-Koen, et de ne pas le savoir !

Mais il existe une chose pire que de passer un été chaud et humide à suer, sans savoir qu’il existe à moins de 500 mètres une piscine de 50 mètres en extérieur, ouverte l’été, accessible au public et peu chère, l’Aquafield Shiba-Koen. C’est de l’avoir appris l’hiver dernier, alors que la piscine était fermée et que l’espace est utilisé en tant que terrain de futsal, et de l’avoir oublié une fois l’été venu !

A tel point que j’en suis venu à me demander si avoir réappris l’existence de cette piscine – à la suite d’une discussion fortuite, suivant une rencontre inopinée avec un organisateur de Tokyo Gaijins, qui comme par hasard venait de faire un marathon de natation (10km) – était une bonne chose : ne dit-on pas que les ignorants sont bénis ?

Quoiqu’il en soit il était trop tard, j’avais re-croqué dans le fruit de la connaissance, autant le boire jusqu’à la lie ! C’est donc en maudissant mon oubli, mais en me réjouissant tout de même secrètement de l’opportunité de faire quelques longueurs (même si j’espèrais tout aussi secrètement une déception qui aurait atténué la rancoeur de ma maladresse), que nous nous dirigions vers la piscine à la première occasion.

Première impression : l’eau est chaude. Très chaude même, en sortant je remarque un écriteau qui donne la température de l’eau à 31°C. Je suppose que ce n’est pas le bassin pour vos records de natation, mais mon maigre niveau s’en satisfait : au moins pas de difficultés à rentrer dans l’eau. A vrai dire ce serait plutôt l’inverse, car ce premier week-end de septembre la température a presque frôlé les 20°C, et nous avons failli avoir froid.

On retrouve quelques petits détails des piscines japonaises : le fond est de un mètre dix (pour éviter les noyades, même si la piscine est constamment surveillée par 3 à 5 maîtres nageurs), les tatouages sont proscrits. Ici, de façon plutôt rare, les bonnets de bain ne sont pas obligatoires. Deux lignes d’eau sont réservées pour les nageurs, l’essentiel de la piscine est utilisé pour faire de la marche dans l’eau ou par des gens qui barbotent avec des bouées gonflables.

A côté du bassin principal se trouve un bain pour les bébés, et en hauteur une terrasse qui sert d’aire de repos. D’ici l’on peut apprécier la vue, le parc de Shiba et quelques bâtiments du Zozoji, avec un peu plus loin la tour de Tokyo (que l’on peut voir depuis le bain également !) et en arrière plan les tours de Roppongi. Les photos étant interdites, l’illustration de cet article est une oeuvre de contrebande (ce qui j’espère excusera sa qualité passable).

La première fois que nous y sommes allés, nous avions remarqué sans y prêter trop d’attention, que la clientèle de la piscine était, mis à part quelques familles venues avec leurs enfants, essentiellement masculine. J’échaffaudais de nombreuses théories fumeuses (“les filles préfèrent aller à la plage”, …) alors que l’explication de la sur-représentation masculine crevait littéralement les yeux : cette piscine est connue comme étant un lieu de rencontre de la communauté gay de Tokyo. Avis aux amateurs de mini-slips de bain fluo !

Il semblerait qu’il existe d’autres piscines dans les environs qui seraient plus agréables, notamment celle du Tokyo Prince Hôtel, une autre piscine de 50 mètres en extérieur, avec des vues encore meilleures sur la tour de Tokyo. Mais à 4000 yens la journée contre 400 yens les deux heures à l’Aquafield Shiba-Koen, elle s’addresse aux plus aisés (ou aux gens qui comptent passer leur journée à la piscine).

Pour finir quelques détails pratiques :
Ouverture: de 9h à 17h jusqu’au 15 septembre (de 9h à 20h en juillet-août)
Entrée: 400 yens les deux heures, 200 yens par heure supplémentaire
Site web

Mon ami le sakura

avril 15, 2012
De Hanami 2012

Tu m’admirais hier
Et je serai poussière
Pour toujours demain
Mon amie la rose

Quoi de mieux, pour honorer la tradition séculaire japonaise du HANAMI (花見) que de faire un pique-nique au château ?

Ieyasu Tokugawa, suite à sa victoire sur les descendants de la famille Toyotomi (comme nous l’avons décrit ici), a propulsé le petit village de pêcheur aux portes de la rivière Sumida nommé Edo, sur les chemins qui mènent à la mégapole. Comme avant Oda Nobunaga à Azuchi et Hideyoshi Toyotomi à Osaka, il entreprend la construction d’un château qui sera bien sûr le plus beau, et le plus grand.

Son donjon et la résidence attenante, étaient protégés par deux douves concentriques. Le complexe qu’elles défendaient devait croître jusqu’à être le plus grand bâtiment du monde en son temps. Cependant, après plus de deux siècles de paix, l’arrivée des bateaux noirs du commodore Perry allait précipiter le pays dans la modernité. Après une courte guerre civile le pouvoir revient à l’empereur qui décide de délaisser sa demeure de Kyoto pour s’installer à Edo qu’il renomme à l’occasion Tokyo (東京), capitale de l’est.

Nous sommes installés à SOTOBORI-KOEN (外堀公園, le parc de la douve extérieure). Vous l’aurez deviné, il n’y a plus de chateau ici depuis bien longtemps. Si la douve intérieure a conservé son ancien périmètre et protège toujours la résidence de l’empereur, la douve extérieure a été presque intégralement comblée. Ici seulement, entre Iidabashi (飯田橋) et Yotsuya (四谷), en passant par Ichigaya (市ヶ谷), une rangée de Sakura a été plantée le long de la berge, au plus grand plaisir des promeneurs.

A l’époque Heian, où le raffinement de la cour japonaise a été poussé à son paroxysme, il était coutumier d’admirer les fleurs tout en composant de la poésie. Par exemple, une rivière artificielle serait aménagée dans un jardin, sur laquelle on laisserait flotter une coupe de sake. Il s’agit de finir sa composition avant que la coupe n’arrive à portée de main, sous peine d’avoir à la vider. Le retard prit explique peut-être les libations de dimanche dernier ; avec retard, voici ma copie :

Les savants d’autrefois nous ont donné le temps.
Sablier, montre a quartz et horloge atomique
Le temps qui se déforme a des couplets cosmiques,
Sont-ils intéressés ? Le temps c’est de l’argent !

Et aujourd’hui vois-tu, aujourd’hui seulement,
Au parc Sotobori, les sakuras fleurissent,
Que le soir tombe vite, il faut donc qu’il périsse,
Ce jour dont je voudrais garder le sentiment ?

Donne-moi tout de suite un mot que je chérisse
Chuchote-moi le vite avant que ne flétrisse
La floraison d’avril. Le mot que tu diras,

Sera un talisman pour que l’on se souvienne
Et il résonnera jusqu’à l’année prochaine
Mais sais-tu ? Maintenant jamais plus ne sera !

お正月 (Le nouvel an japonais)

janvier 1, 2012

Bonne année 2012 ! Je profite de la tranquillité des jours fériés du nouvel an pour faire une mise à jour, la première depuis (trop) longtemps…

Nous n’avons pas chômé en cette fin d’année : visite des parents (j’espère toujours en faire un billet), bachotage puis passage du test d’aptitude en japonais (j’espère toujours en faire un billet), recherche d’un nouvel appartement (j’espère toujours en faire un billet), recherche d’un nouveau travail (j’espère toujours en faire un billet)…

De retour au sujet qui nous intéresse : le nouvel an japonais. Si chez nous Noël est plutôt la fête à passer en famille, ici ce n’est qu’une débauche splendide d’illuminations urbaines, sous lesquelles des couples chaudement couverts font des sorties romantiques, tandis que plus loin des hordes de mères-noël sponsorisées par Don Quichotte sèment la terreur dans les discothèques. Le nouvel an me semble avoir un petit peu plus cet aspect familial, même les clubs de Roppongi font recette cette nuit là également.

La première chose, ou plutôt la deuxième, mais on voit juste après que les deux sont liées, qui m’a surpris avec le nouvel an japonais, c’est sa date. C’est quand même une sacrée chance que le nouvel an tombe juste au premier janvier. Une telle coïncidence ne saurait être simplement le fait du hasard : les japonais ont adopté le calendrier grégorien pendant l’ère Meiji, et les festivités du nouvel an ont été décalées du nouvel an de l’ancien calendrier lunaire vers le nouvel an grégorien.

L’autre fait troublant, c’est le nom du nouvel an japonais : oshougatsu (comme écrit dans le titre). Littéralement ça veut dire « le mois juste », et vu sous cet angle, c’est à nouveau une splendide illustration des difficultés incommensurables que doit affronter tout japonisant en herbe : comment on en arrive à dire « nouvelle année » en utilisant le mot « mois », et sans utiliser le mot « nouveau »… L’explication est que à l’origine il s’agissait du nouvel an lunaire et que shougatsu était le nom du premier mois de l’ancien calendrier. Il faut dire que j’ai fait une petite cachotterie en taisant que 月 (gatsu) signifie mois, mais également lune.

Dans de telle circonstances, j’en viens à me demander pourquoi le calendrier lunaire a été abandonné pour commencer (même les gaulois en avaient un !).

Petite plongée dans les symboles et les us et coutumes du nouvel an… Pour une vision plus complète, wikipedia sera votre ami. On commence par la préparation : depuis quelques jours nous avions vu apparaître sur les entrées des maisons des décorations faîtes principalement de branches de pin et de bambou (trois de taille inégale, taillés en biseau), avec parfois même des branches de sakura. Il s’agit des kadomatsu (門松), ils se placent par deux, un de chaque côté de l’entrée, et servent officiellement à accueillir le kami (divinité) du nouvel an, et officieusement à montrer son status social : que de différence entre les simples branches de pin scotchées sur le perron de telle gargote et les imposantes compositions se pavanant devant les boutiques huppées de Tokyo Midtown !

Sur la porte on épingle une décoration appelée shimekazari (注連飾り) constituée d’une corde tressée, symbole omniprésent du sacré dans le shinto (que l’on retrouve dans les temples, sur les arbres, à la ceinture du yokozuna) accompagnée des éclairs en papier pliés, mais également d’une farandole d’accessoires (optionnels) à la symbolique absconse (en tous cas pour moi) : du kombu (algue), du pin, de la fougère, de l’orange amère, éventuellement un homard. Mais si vous pensiez vous faire un repas de fête en faisant le tour des shimekazari du coin, sachez que le homard est un postiche en plastique.

Le soir du nouvel an, nous en avions déjà parlé, est dédié au Kohakuutagassen, l’inénarrable émission de variété que j’avais évoquée également l’an dernier. Cette année, la K-pop (musique populaire coréenne par similitude avec la J-pop, musique populaire japonaise) était à l’honneur avec les premières apparitions de « Kara » et « Girl generation » (les groupes coréens à succès imitant les groupes japonais à succès se retrouvent à avoir du succès au Japon où ils sortent des chansons en japonais à succès).

Les AKB48, impératrices des ventes de disques cette année étaient omniprésentes, mais bon il faut dire que elles sont 48 et elles avaient ramené des amies, alors ça faisait beaucoup de monde !

Au sein de l’émission, qui est une institution, certains artistes se distinguent. En particulier Kobayashi Sachiko qui tous les ans (c’est sa 33ème participation) a une robe et un décors somptueusement kitch. Cette année elle s’est faite avaler par un dragon chinois mécanique avant de ressortir sur sa tête. Le dragon ouvrait la bouche de façon synchronisée avec la musique et avait les sourcils et les oreilles qui remuaient.

Le thème de cette année était : « Chanter pour demain ». L’évènement principal de l’année 2011 au Japon est bien entendu le tremblement de terre du 11 mars, ainsi que les ravages du tsunami qui a suivi. Ces difficultés ont pu être surmontées grâce à l’union de la société japonaise, ainsi qu’à l’aide venue des autres pays, et c’est pourquoi le kanji choisi pour être le kanji de l’année 2011 était lien (絆). On sent bien que avec la nouvelle année, les gens ont envie de tourner la page et de retrouver les lendemains qui chantent.

Pour le repas, une tradition est de manger des sobas (pâtes de sarrasin) en soupe, que l’on appelle alors des toshikoshisoba (年越し蕎麦). Il faut manger ces sobas avant la fin de l’année, pour se débarrasser de la fatigue de l’année précédente et avoir une bonne santé (éventuellement financière) pour l’année suivante.

Nous sommes allés au temple Zoujouji (増上寺). Nous n’étions pas les seuls à avoir cette idée : le lieu était comble ! Au temple un grand feu était destiné à brûler les charmes protecteurs de l’an passé… Nous nous empressons d’acheter une nouvelle hama-ya pour être sur que les démons se gardent à distance raisonnable de notre foyer. La cloche sonne 108 coups, symbolisant les 108 désirs terrestres dont il faut se détacher.

A minuit, un lâcher de ballon est organisé, des centaines s’envolent du temple, mais aussi de l’hôtel avoisinant. De l’endroit où nous sommes, nous pouvons également voir la tour de Tokyo qui affiche 2012, la nouvelle année.

Les célébrations ne s’arrêtent pas ici : il est également de bonne augure de porter une attention particulière à toutes les actions que l’on fait pour la première fois dans la nouvelle année. A commencer par le premier lever de soleil (初日の出). Alors que la couverture nuageuse ne nous a pas permis de profiter d’un spectacle extraordinaire, bientôt un autre évènement nous rappelle l’indifférence de la nature : un tremblement de terre d’une magnitude 7, qui malgré l’éloignement a été ressenti fortement à Tokyo. Les réalités géologiques ne changent, hélas, pas aussi facilement que les agendas.