Archive for the ‘Hyakumeizan’ Category

Tout ce qui brille (n’est pas or)

décembre 7, 2012
De Kinpu-san

J’ai un étrange pressentiment, c’est comme si je n’allais plus jamais le revoir…
– Han Solo

Ne serait-ce la foule, qui rappelle la gare de Shinjuku à l’heure de pointe (il est surprenant que personne ne soit tombé dans le précipice à nos pieds dans la bousculade), c’est l’endroit rêvé pour un pique-nique. Le soleil nous apporte tout juste assez de chaleur pour rendre la fraîcheur de début novembre agréable, le paysage est enchanteur. Plus bas les arbres sont habillés de leurs couleurs d’automne. Plus haut les montagnes ont déjà revêtu leur fin manteau de neige.

J’ai une impression de sortie des classes, avant les grandes vacances : le moment où l’on dit “au revoir” alors qu’il faudrait dire “adieu”. Je me suis trop souvent fait avoir, alors cette fois-ci, je profite du paysage au sommet du Mizugaki-yama (瑞牆山, 2230m) pour verser un petit peu dans l’émotion.

Tout proche le Kinpu-san (金峰山, Mont doré, 2599m) où j’étais dans la matinée. Une marche agréable commencée dans un jardin d’aiguilles de glaces plantées par le froid du matin. Hier l’arrivée en voiture jusqu’au parking était complètement irréelle : sous une voûte d’arbres penchés comme dans Sleepy Hollow, renards et tanukis fuyaient devant les phares, tandis que des cerfs aux bois splendides déambulaient dans les algecos abandonnés d’un chantier de construction.

Au nord-ouest le Yatsugatake, que j’ai encore un peu de mal à reconnaître quand la visibilité est supérieure à 5 mètres. Puis juste à gauche, tout au loin à l’est, le Ondake-san (御嶽山, 3067m), qui a la particularité d’être le deuxième volcan le plus élevé du Japon : déjà couvert de neige, ce ne sera pas pour cette année non plus… Il faut dire que l’accès depuis Tokyo n’est pas si pratique.

Viennent ensuite les alpes du sud, Kaikomagatake et Senjogatake, Kitadake et Ainodake enneigés avec en ombre chinoise le Houou-san. Quelques heures de randonnée dans ce massif en forme d’escargot valent bien leur pesant de calories brûlées.

Finalement au sud, inévitable, le Fuji-san dresse ses pentes majestueuses au dessus des nuages. Le Fuji-san, je ne l’aimais pas tellement au premier abord. Trop lisse, trop régulier. Mais bon à force de le voir (et ces deux dernières années qu’est-ce que j’ai pu le voir !) on finit par s’attacher. Alors du coup camarade Fuji, est-ce un au revoir où un adieu ?

Il suffit de passer le pont…

novembre 10, 2012
De ShikokuHyakumeizan

Grand pont de Seto (瀬戸大橋)
Il ne s’agit pas d’un pont, mais d’une série de ponts, que nous traversons dans la nuit. Nous ne voyons que la base des piles dans la lumières des phares, et essayons de deviner lesquels sont les plus longs. Il faut dire qu’il y a du beau monde, avec entre autre (source wikipedia):
– Shimotsui Seto Ohashi (下津井瀬戸大橋) avec une portée principale de 940 mètres (28ème mondiale)
– Kita Bisan-Seto Ohashi (北備讃瀬戸大橋) avec une portée principale de 990 mètres (25ème mondiale)
– Minami Bisan-Seto Ohashi (南備讃瀬戸大橋) qui est dans la continuité du précédent, mais avec une portée principale un peu plus importante encore de 1100 mètres (16ème mondiale)

Ces trois grands ponts sont complétés par d’autres pont et viaducs pour constituer ce qui fut, en 1988, la première liaison pour automobiles entre Honshu, la plus grande île du Japon, et Shikoku, la plus petite des quatre îles principales.

Avant cela, pour se rendre à Shikoku, on devait emprunter le ferry. Cette isolation est sûrement la cause de la réputation de ruralité et de calme de l’île. L’île est également le théâtre du plus célèbre pèlerinage du Japon : une visite de 88 temples bouddhiques qui nécessite de faire le tour de l’île et plus de mille kilomètres de marche sur les traces de Kobo Daichi. J’ai l’impression que ces deux attributs en font, dans l’imaginaire japonais, un endroit où se retrouver.

En complément d’une visite à Hiroshima, nous sommes plutôt venus là pour nous perdre loin de la mégapole. C’est réussi ! Il nous faut nous reposer intégralement sur la sagacité de notre GPS pour enfin arriver, à minuit, au départ du chemin de randonnée vers le Ishizuchi-yama (石鎚山, 1982 mètres), plus haute montagne de l’île, une autre des cents montagnes du Japon. Nous n’utiliserons pas le téléphérique, nous évitons donc les parkings à proximité qui arborent tous ostensiblement des signes “parking payant”, et trouvons un peu plus haut une place où nous arrêter.

Las ! Le lendemain matin, alors que nous nous préparons, vers 6 heures donc, une aimable grand-mère cherche à nous parler. Que peut bien nous vouloir une grand-mère à 6 heures du matin, telle est la question qui flotte dans mon esprit encore assoupi…
– “Je suis désolée, mais c’est un parking payant. 500 yens s’il vous plaît.”

Il me faut du temps pour réaliser que je suis en train de me faire racketter par une grand-mère en pleine montagne. Je rassemble mes esprits et suis sur le point de rétorquer que je ne vais pas payer parce que ce n’est écrit nulle part quand mon regard tombe sur les caractères fatidiques écrits au feutre indélébile sur une planche de contreplaqué aux couleurs passées. Il ne nous reste plus qu’à payer : après tout nous contribuons à l’économie (la mafia ?) locale.

La randonnée est pour nous l’occasion de voir nos premières feuilles d’automne de la saison, les couleurs changeant plus rapidement en altitude. Le paysage est à la fois magnifique et un peu dépaysant : mais où est donc passé le mont Fuji ? Au sommet et sur le chemin qui va du sommet au téléphérique il y a foule. Des files d’attente se forment aux passages délicats chaînés, mais ces passages peuvent en fait être contournés, ce que nous nous empressons de faire ! Passé le téléphérique nous nous retrouvons seuls. Le chemin qui descend par le fond de la vallée est intéressant car il longe une rivière de montagne au cours enchanteur. Nous y retrouvons quelques pêcheurs courageux. Seule la crainte d’arriver en retard au ryokan nous retient de piquer une tête.

Les ponts des époux : de l’homme (男橋) et de la femme (女橋)
La vallée de Iya (祖谷渓) est connue comme étant l’un des endroits les plus retirés du Japon. Pour cette raison, les guerriers défaits du clan des Taira s’y seraient cachés après leur défaite face au clan Minamoto au XIIème siècle. Une vallée très encaissée couverte d’une forêt épaisse, qui dans le crépuscule prend des aspects enchanteurs.

Était-ce vraiment nécessaire d’installer ici un Manneken Pis ? Non, nous ne nous arrêtons pas au Manneken Pis, mais continuons sur la petite route à voix unique qui s’accroche tant bien que mal au flanc de la montagne. Le ryokan lui même est une sorte de nid d’aigle à l’architecture un peu déboussolante au premier abord (l’entrée est située au troisième étage). Les chambres ont vue sur la vallée, mais le plus amusant est d’aller aux sources d’eau chaude en extérieur : elles sont situées en bas, à proximité de la rivière, et il faut pour s’y rendre emprunter un funiculaire !

Il se raconte que l’origine des ponts de liane remonterait à l’exil des guerriers Taira. Les ponts en liane sont facilement coupés, privant l’accès aux ennemis. Même si ils sont fait en lianes, ces ponts ne sont pas des ponts de singes : des planches sont attachées aux lianes, ils sont donc tout à fait praticables. Ils furent d’ailleurs longtemps utilisés dans la vie quotidienne de la vallée. A l’époque du tourisme de masse, il ne sont pas moins importants, mais contribuent d’une façon différente à la prospérité de la vallée.

Plutôt que le relativement accessible Kazura Bashi (かずら橋), nous avons préféré les deux pont situés dans le fond de la vallée et qui sont surnommés les ponts des époux. D’abord parce que nous étions seuls, à part le vendeur de billets à demi assoupi dans sa cahute. Mais également pour leur situation recluse : au Kazura-bashi, il est difficile de prendre une photo sans avoir soit le parking soit le magasin de souvenirs. Et finalement, à côté des deux ponts se trouve un dispositif appelé “Yaen”, un petit chariot suspendu à un câble qui permettait de faire circuler hommes et marchandises et qui sert maintenant d’attraction pour (grands) enfants.

Une grande partie de mes inquiétudes quand à la traversée de ces ponts a été dissipée par le fait que la structure porteuse n’est maintenant plus faite en lianes (qui ne sont plus là que pour la décoration), mais en filins en acier autrement plus robustes (et habillement dissimulés). Néanmoins, il paraîtrait que certaines personnes peuvent éprouver des difficultés en voyant dans le jour entre les planches le fond de la vallée quelques dizaines de mètres plus bas.

Mais c’est aujourd’hui mon anniversaire. Selon la longue tradition commencée l’année dernière, je décide de le passer au sommet d’une des cents montagnes célèbre du Japon : le Tsurugi-san (剣山, 1954 mètres, à ne pas confondre avec le célèbre Tsurugi-dake dans les Alpes du Nord). D’autant plus qu’il faut absolument que j’essaye en situation réelle mon cadeau, un T-Shirt en mérino manche longues avec col zippé de Chocolate Fish. Oui, le même que cjw, et vraisemblablement le premier objet manufacturé en Nouvelle-Zélande que je possède.

Il y a moins de 550 mètres de dénivelé depuis le parking, et il fait frais : la montée est bouclée en 40 minutes, la descente en 20. Le sommet ne me fait pas tant penser à une épée (tsurugi signifie épée en japonais) que au sommet plutôt arrondi du Puy Marie.

Le sommet est couvert d’antennes de retransmission et de refuges/restaurants : ce n’est pas ici la nature sauvage. Néanmoins j’ai beaucoup apprécié les chemins de marche sous les feuilles d’automne. En particulier j’ai apprécié qu’il y ait moins d’escaliers que, par exemple, au Ishiduchi-yama la veille.

Grand pont du détroit d’Akashi (明石海峡大橋)
Ce pont n’a rien moins que la plus grande portée principale du monde, 1991 mètres, depuis son inauguration en 1998. Une portée plus grande que prévu : ce pont permet de rejoindre sur Honshu la ville de Kobe, le tremblement de terre de 1995 qui a frappé cette dernière a aussi écarté de un mètre les piles du pont alors en construction !

En plus, cette fois-ci, nous sommes arrivés quand il faisait encore jour. En roulant au ralenti, au moment du coucher du soleil, nous avons pu profiter d’une vue grandiose sur la mer intérieure, avant de continuer sur l’autoroute en direction de Kobe et de ses fameux steaks de boeuf.

Debout les gars !

novembre 6, 2012

Avec beaucoup de retard, le compte rendu d’une rando de septembre…

De Goryudake&Kurobe

Je suis content de mon coup.

Le train “Moonlight Shinshu” m’a déposé à la gare de Kamishiro à 5h34. J’ai traversé rapidement le village dans la lumière oblique de l’aube et retrouvé le bâtiment “Escal Plaza” au pied des pistes de Hakuba Goryu désertées par la neige. Le téléphérique qui mène au sommet des pistes ne fonctionnant qu’à partir de 8h30, j’ai décidé de monter à pied. Et me voilà à 7h30 au sommet de la station, en train de déguster une barre de céréales.

Et je suis content de mon coup. Avec une petite heure d’avance sur le téléphérique, donc sur les autres randonneurs, j’ai la garantie d’avoir la montagne à moi tout seul. Satisfait, je parcours le paysage du regard. Le soleil tombe dans le bas de la vallée et donne au village d’Hakuba cet air “village de montagne” que j’ai déjà vu dans un magazine de photographie. De l’autre côté le Karamatsu-dake (唐松岳, 2696m) domine la crête qui monte depuis Happo d’un air si majestueux que je m’étonne qu’il n’ait pas été inclus dans la liste des cent montagnes du Japon. Je suppose que elle ne peuvent pas toutes y être. Au nord dépasse le Shiroumadake (白馬岳, 2932m), dernier sommet d’importance avant que les Alpes du Nord ne se jettent dans la mer du Japon. Et toute proche le chemin de crête poétiquement nommé “crête de la longue vue” (遠見尾根) qui doit me conduire en quelques heures au refuge Goryu-sanso (五竜岳山荘).

Alors que je m’apprête à me remettre en marche pour profiter en solitaire des grands espaces du Japon, voilà que j’entends des bruits de pas. Et je vois, incrédule, une yama-girl, fraîche comme la rosée du matin, arriver au détour du chemin.
– “Bonjour !” (surpris, mais courtois)
– “Bonjour !”
– “Euh, …, vous êtes montée depuis en-bas ?” (la question me brûle les lèvres)
– “En bas ?! Pensez-vous, j’ai pris le téléphérique !”
– “Il ne commence pas à 8h30 ?” (mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?!?)
– “Pour le week-end de 3 jours exceptionnellement il commence dès 7h30.”
– “…” (mince alors !)

Commence alors le défilé de randonneurs : un homme âgé qui marche à grand pas, deux gaillards qui se tirent un peu la bourre, un jeune homme en basket que je retrouverai plus haut complètement à bout de souffle. Autant pour la solitude des montagnes…

A quelque chose malheur est bon : la présence des autres randonneurs aide beaucoup pour la motivation. Car après les 700 mètres de dénivelé que j’ai déjà parcouru, reste encore quelques 900 mètres avant le refuge. Et si le chemin est bien entretenu, la plupart des montées sont faîtes d’escaliers en rondin de bois, parfois bien (trop) raides !

J’arrive au refuge de bonne heure, vers 11h15, et bien m’en a pris. D’une part parce que le temps a tourné. Nous sommes dans la purée de pois, et à peine ai-je fini de monter la tente qu’un fin grésil commence à tomber pour ne plus s’arrêter jusqu’à la nuit. D’autre part parce que nous sommes dans un des derniers grands week-end de la saison, et tous les amoureux de la montagne semblent s’être donnés rendez-vous ici.

Arrosées par la bruine insistante, les tentes poussent comme des champignons. Les emplacements officiels sont vite tous occupés. Le refuge ne refusant personne, les tentes monopolisent vite le petit espace d’ordinaire dédié au repas, le petit chemin vers les toilettes, le moindre espace a peu près plat est occupé ! Malgré les conditions mitigées et la promiscuité, tout le monde est de bonne humeur. Nous sommes a 2600 mètres, altitude que les lourds soucis du quotidien n’ont, semble-t-il, pas pu atteindre.

Le lendemain, lever à 3h30 au milieu du branle-bas de combat généralisé : personne n’a envie de rater le lever de soleil depuis le sommet du Goryudake (五竜岳, 2814m) tout proche. Je me retrouve d’ailleurs un peu coincé dans les embouteillages, derrière un groupe de personnes entre deux âges pas tellement préparées. Elles grimpent avec la lampe torche dans une main et un sac en plastique dans l’autre, pas facile pour grimper (j’ai d’ailleurs des doutes sur le contenu des sacs en plastiques, j’espère qu’ils n’envisageaient pas de petit-déjeuner à la bière).

Bon gré mal gré nous prenons de la hauteur. Nous voyons bientôt le refuge en contrebas, puis alors que le ciel commence à s’éclaircir, une longue mer de nuages, où le mont Fuji ainsi que les Alpes du Sud sont comme des îles lointaines.

J’arrive au sommet bien avant le lever de soleil. Je découvre dans le jour naissant les vues de l’autre côté de la montagne, sur les célèbres Tateyama (立山, litt. “montagne debout”, 3015m) et Tsurugidake (剣岳, litt. “pic de l’épée”, 2999m). Ces deux montagnes sont connues notamment pour connaître les chutes de neige parmi les plus abondantes de l’archipel, ce qui abouti à la formation de grands névés qui selon certaines études méritent la dénomination de glaciers. Je le remarquerai plusieurs fois, mais il semble que les nuages viennent s’échouer sur la chaîne Shiroumadake-Goryudake, laissant le Tateyama et le Tsurugidake découvert. Et derrière le Tateyama et le Tsurugidake, on devine le rivage gris de la mer du Japon.

La vue est splendide, mais la journée s’annonce chargée, je ne m’éternise donc pas au sommet. Alors que je me repars, une petite voix m’interpelle. Il s’agit de la yama-girl d’hier ! Elle avait essayé d’atteindre le sommet la veille…
– “Finalement vous avez pu atteindre le sommet hier ?”
– “Non, j’ai abandonné à mi-chemin… Mais il valait bien mieux venir ce matin !”
– “C’est vrai la vue est magnifique. Où allez-vous aujourd’hui ?”
– “Je redescends juste vers Hakuba en passant par le Karamatsu. Et vous ?”
– “Je vais au refuge de Taneike en passant par le Kashima-Yarigatake.” (Le Kashima-Yarigatake est comme le Goryu-dake une des cent montagnes du Japon).
– “Et bien ! C’est un long chemin. Moi aujourd’hui c’est ‘rakuchin’”.

“Rakuchin” est un mot formé de deux parties. Le “chin” final est une sorte de suffixe enfantin (si j’ai bien compris). Reste “raku” ce kanji qui veut dire “agréable” ou encore “facile”. J’aurai tout le temps de ressasser ce mot pendant les huit heures suivantes, à faire des montées et des descentes de sommets en sommets. Agréable ? Facile ?

Reste que la journée est très belle. J’ai l’impression de revivre plusieurs randonnées précédentes. Entre le Goryudake et le Kashima-Yarigatake (鹿島槍ヶ岳, 2889m), il y a une petite “kiretto”, coupure dans la ligne de crête. Pas aussi importante que la “Daikiretto”, mais suffisante pour nécessiter quelques passages avec échelles. Je retrouve également mes amis de la montagne : accenteurs alpins, cassenoix mouchetés et lagopèdes. Je suis tombé sur les lagopèdes au sommet du Jiigatake, un sommet mineur proche de la fin de la journée où j’ai failli ne pas monter, belle récompense pour mes efforts.

Je me fais également une nouvelle amie : l’hermine. Alors que je me retourne avec l’impression soudaine d’être suivi, la voilà sur le chemin à deux-trois mètres à peine. Mais la timide n’a pas voulu se faire prendre en photo. A peine l’appareil sorti, la voilà qui détale !

Afin de mieux comprendre ce qui va suivre, je dois faire une brève explication de la géographie du lieu. Les Alpes du Nord ont globalement une forme en Y. En bas du Y on retrouve le village de Kamikochi et les montagnes Oku-Hotakadake et Yarigatake où j’étais l’an passé. Je suis sur la branche “nord-est” où l’on retrouve le Goryudake. Sur la branche “nord-ouest” on retrouve le Tateyama et le Tsurugidake. Entre les deux branches du Y s’écoule une rivière appelée le Kurobe (黒部川), sur laquelle a été construit le plus gros barrage du Japon, d’une taille comparable au barrage de Tignes. Il a été achevé au début des années 1960, dans un Japon en croissance accélérée, remarquable oeuvre d’ingénierie dont la construction a coûté la vie à 171 travailleurs.

J’ai eu envie de visiter cet endroit après avoir vu les photos magnifiques de ce blog. Le barrage est entouré par les montagnes. Si bien que l’acheminement des matériaux de construction a nécessité la perce d’un tunnel dans le flanc de la montagne. Le tunnel est maintenant utilisé pour acheminer les touristes jusqu’au barrage. Mais il y a mieux : “des transports en commun” (les guillemets sont pour le prix pas si commun) ont été aménagés pour pouvoir traverser la chaîne de montagne de part en part, la “Kurobe alpenroute”.

Le trajet commence par le tunnel historique, parcouru en trolley-bus d’époque. La traversée du barrage se fait ensuite à pied. De l’autre côté nous attends un funiculaire (dont le parcours est intégralement souterrain), puis un téléphérique, puis un autre tunnel avec trolley-bus qui passe juste sous le Tateyama. Ensuite on peut prendre le bus pour redescendre vers la vallée. Le bus en lui même est une attraction touristique lors de l’ouverture de la route en avril : elle est creusée dans un manteau de neige de plus de dix mètres.

L’idée originale était de profiter de la journée de demain pour aller faire un tour au barrage de Kurobe. Mais je suis content d’être arrivé au refuge de Taneike (種池山荘) pas trop tard, car un plan germe dans mon esprit : puisque le barrage est si proche du Tateyama, pourquoi ne pas y monter ?

En partant de bonne heure, je devrais pouvoir arriver au barrage, et de là prendre le funiculaire qui monte à mi-hauteur. En laissant tente et autre sac de couchage dans des casiers au bas de la montagne, léger, je devrais pouvoir faire une montée relativement rapide des 1200 mètres de dénivelé et ensuite filer dans le shinkansen pour être à Tokyo à l’heure du dîner : l’affaire est dans le sac !

Il faut dire que le Tateyama est une cible tentante. Outre le fait qu’elle fasse partie des cent montagnes du Japon, elle est aussi dans les trois montagnes les plus sacrées du Japon (avec le mont Fuji et le Hakusan), et elle a également d’autre particularités, telle que celle d’être le sommet de 3000 mètres le plus septentrional du Japon. C’est aussi l’occasion annuelle de passer les 3000 mètres car nous sommes en septembre et ces sommets sont sur le point de se faire enterrer sous des mètres de neige.

Premier accroc dans le plan : alors que je regarde à nouveau le planning des bus pour passer sous la montagne vers le barrage, je me rends compte que le premier n’est pas à 6h30 comme je le pensais, mais à 7h30. Le bus de 6h30 ne passait que les deux premiers jours du week-end de 3 jours. Entre le téléphérique qui commence trop tôt et le bus qui commence trop tard, je commence à me demander si je ne suis pas victime d’une malédiction portant sur les transports !

Enfin je décide d’y être le lendemain à 6h30 pour voir si ils n’ont pas changé d’avis. C’est donc encore un lever à 3h30, car j’ai 1000 mètres de dénivelé à descendre pour trouver le terminal de bus.

Je suis bien dans la file d’attente à temps, mais pas de miracle, le prochain bus est bien à 7h30 comme annoncé dans les horaires. Tout en étant désolé pour eux (et pour moi), ma consolation viendra d’une famille japonaise croisée dans la file d’attente pour acheter les billets : eux non plus n’avaient pas réussi à lire le planning correctement du premier coup, et ils pensaient prendre le bus à 6h30 (mes compétences de lecture d’horaires en japonais sont donc à niveau avec les autochtones).

Je ne perd pas de temps et me dirige d’emblée vers le funiculaire qui monte jusque 1800 mètres d’altitude. J’aurais aimé pouvoir prendre également le téléphérique qui suit le funiculaire et amène à 2300 mètres, mais le chemin de randonnée qui part du téléphérique est fermé pour cause de chutes de pierres. Dans la salle d’attente du funiculaire, je réalise que l’hermine est la mascotte du barrage de Kurobe. Je prend ça pour un bon signe puisque j’en ai vu une la veille.

A l’arrivée du funiculaire, je trouve avec difficulté le chemin de randonnée, caché au fond d’un jardin. Il faut dire que si il y a foule, presque personne n’est là pour la marche : la plupart sont en transit et attendent sagement la prochaine benne. Si bien que le chemin est à moitié dévoré par les bambous “kumazasa”. Optimiste je me dis que je viendrai sûrement à bout des 1200 mètres de dénivelés en deux grosses heures.

Las ! Je finis par me faire rattraper par la fatigue accumulée pendant les deux journées précédentes, et les jambes se font lourdes, très lourdes. Loin de moi l’idée de me plaindre du temps radieux, mais la chaleur du soleil n’arrange rien. Si bien que deux heures plus tard, les jambes en feu, je me retrouve au lieu dit Higashi-Ichinokoshi (東一ノ越), altitude 2400 mètres. J’ai donc parcouru 600 mètres de dénivelé : la moitié de ce qu’il aurait fallu.

Il faut bien me rendre à l’évidence, ce n’est pas la journée pour le Tateyama. Déçu d’abandonner le sommet, je dois faire une bien drôle de tête car un groupe de japonais en train de déjeuner tente alors de me nourrir ! Il viennent de Murodo (室堂) de l’autre côté de la montagne. Je réalise alors que la montée aurait été beaucoup plus facile si j’avais pris l’alpenroute jusqu’au bout (le terminal de Murodo est à 2400 mètres d’altitude – je n’aurais eu que 600 mètres de dénivelé à parcourir pour atteindre le sommet). Mais bon, il n’y a quand même pas que le résultat qui compte ! Ca ne rime à rien de traverser toute la montagne en “taxi” pour arriver plus facilement au sommet. C’est du moins ce que je me dis pour me consoler…

Le paysage a vite raison de ma déception. De l’autre côté de la vallée, je peux maintenant regarder le Goryudake et le Kashima-Yarigatake avec fierté. De l’autre côté, tout proches, trois sommets se détachent. Ils portent des noms sympathiques : le pic du roi dragon, le pic du démon et le pic du lion (resp. 龍王岳, 鬼岳 et 獅子岳). Et bien sûr, comme à portée de main, et pourtant inaccessible, le sommet du Tateyama. Et je contemple l’ironie de ma situation ; me voilà sur les rotules, au pied de la montagne debout !