Debout les gars !

novembre 6, 2012

Avec beaucoup de retard, le compte rendu d’une rando de septembre…

De Goryudake&Kurobe

Je suis content de mon coup.

Le train “Moonlight Shinshu” m’a déposé à la gare de Kamishiro à 5h34. J’ai traversé rapidement le village dans la lumière oblique de l’aube et retrouvé le bâtiment “Escal Plaza” au pied des pistes de Hakuba Goryu désertées par la neige. Le téléphérique qui mène au sommet des pistes ne fonctionnant qu’à partir de 8h30, j’ai décidé de monter à pied. Et me voilà à 7h30 au sommet de la station, en train de déguster une barre de céréales.

Et je suis content de mon coup. Avec une petite heure d’avance sur le téléphérique, donc sur les autres randonneurs, j’ai la garantie d’avoir la montagne à moi tout seul. Satisfait, je parcours le paysage du regard. Le soleil tombe dans le bas de la vallée et donne au village d’Hakuba cet air “village de montagne” que j’ai déjà vu dans un magazine de photographie. De l’autre côté le Karamatsu-dake (唐松岳, 2696m) domine la crête qui monte depuis Happo d’un air si majestueux que je m’étonne qu’il n’ait pas été inclus dans la liste des cent montagnes du Japon. Je suppose que elle ne peuvent pas toutes y être. Au nord dépasse le Shiroumadake (白馬岳, 2932m), dernier sommet d’importance avant que les Alpes du Nord ne se jettent dans la mer du Japon. Et toute proche le chemin de crête poétiquement nommé “crête de la longue vue” (遠見尾根) qui doit me conduire en quelques heures au refuge Goryu-sanso (五竜岳山荘).

Alors que je m’apprête à me remettre en marche pour profiter en solitaire des grands espaces du Japon, voilà que j’entends des bruits de pas. Et je vois, incrédule, une yama-girl, fraîche comme la rosée du matin, arriver au détour du chemin.
– “Bonjour !” (surpris, mais courtois)
– “Bonjour !”
– “Euh, …, vous êtes montée depuis en-bas ?” (la question me brûle les lèvres)
– “En bas ?! Pensez-vous, j’ai pris le téléphérique !”
– “Il ne commence pas à 8h30 ?” (mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?!?)
– “Pour le week-end de 3 jours exceptionnellement il commence dès 7h30.”
– “…” (mince alors !)

Commence alors le défilé de randonneurs : un homme âgé qui marche à grand pas, deux gaillards qui se tirent un peu la bourre, un jeune homme en basket que je retrouverai plus haut complètement à bout de souffle. Autant pour la solitude des montagnes…

A quelque chose malheur est bon : la présence des autres randonneurs aide beaucoup pour la motivation. Car après les 700 mètres de dénivelé que j’ai déjà parcouru, reste encore quelques 900 mètres avant le refuge. Et si le chemin est bien entretenu, la plupart des montées sont faîtes d’escaliers en rondin de bois, parfois bien (trop) raides !

J’arrive au refuge de bonne heure, vers 11h15, et bien m’en a pris. D’une part parce que le temps a tourné. Nous sommes dans la purée de pois, et à peine ai-je fini de monter la tente qu’un fin grésil commence à tomber pour ne plus s’arrêter jusqu’à la nuit. D’autre part parce que nous sommes dans un des derniers grands week-end de la saison, et tous les amoureux de la montagne semblent s’être donnés rendez-vous ici.

Arrosées par la bruine insistante, les tentes poussent comme des champignons. Les emplacements officiels sont vite tous occupés. Le refuge ne refusant personne, les tentes monopolisent vite le petit espace d’ordinaire dédié au repas, le petit chemin vers les toilettes, le moindre espace a peu près plat est occupé ! Malgré les conditions mitigées et la promiscuité, tout le monde est de bonne humeur. Nous sommes a 2600 mètres, altitude que les lourds soucis du quotidien n’ont, semble-t-il, pas pu atteindre.

Le lendemain, lever à 3h30 au milieu du branle-bas de combat généralisé : personne n’a envie de rater le lever de soleil depuis le sommet du Goryudake (五竜岳, 2814m) tout proche. Je me retrouve d’ailleurs un peu coincé dans les embouteillages, derrière un groupe de personnes entre deux âges pas tellement préparées. Elles grimpent avec la lampe torche dans une main et un sac en plastique dans l’autre, pas facile pour grimper (j’ai d’ailleurs des doutes sur le contenu des sacs en plastiques, j’espère qu’ils n’envisageaient pas de petit-déjeuner à la bière).

Bon gré mal gré nous prenons de la hauteur. Nous voyons bientôt le refuge en contrebas, puis alors que le ciel commence à s’éclaircir, une longue mer de nuages, où le mont Fuji ainsi que les Alpes du Sud sont comme des îles lointaines.

J’arrive au sommet bien avant le lever de soleil. Je découvre dans le jour naissant les vues de l’autre côté de la montagne, sur les célèbres Tateyama (立山, litt. “montagne debout”, 3015m) et Tsurugidake (剣岳, litt. “pic de l’épée”, 2999m). Ces deux montagnes sont connues notamment pour connaître les chutes de neige parmi les plus abondantes de l’archipel, ce qui abouti à la formation de grands névés qui selon certaines études méritent la dénomination de glaciers. Je le remarquerai plusieurs fois, mais il semble que les nuages viennent s’échouer sur la chaîne Shiroumadake-Goryudake, laissant le Tateyama et le Tsurugidake découvert. Et derrière le Tateyama et le Tsurugidake, on devine le rivage gris de la mer du Japon.

La vue est splendide, mais la journée s’annonce chargée, je ne m’éternise donc pas au sommet. Alors que je me repars, une petite voix m’interpelle. Il s’agit de la yama-girl d’hier ! Elle avait essayé d’atteindre le sommet la veille…
– “Finalement vous avez pu atteindre le sommet hier ?”
– “Non, j’ai abandonné à mi-chemin… Mais il valait bien mieux venir ce matin !”
– “C’est vrai la vue est magnifique. Où allez-vous aujourd’hui ?”
– “Je redescends juste vers Hakuba en passant par le Karamatsu. Et vous ?”
– “Je vais au refuge de Taneike en passant par le Kashima-Yarigatake.” (Le Kashima-Yarigatake est comme le Goryu-dake une des cent montagnes du Japon).
– “Et bien ! C’est un long chemin. Moi aujourd’hui c’est ‘rakuchin’”.

“Rakuchin” est un mot formé de deux parties. Le “chin” final est une sorte de suffixe enfantin (si j’ai bien compris). Reste “raku” ce kanji qui veut dire “agréable” ou encore “facile”. J’aurai tout le temps de ressasser ce mot pendant les huit heures suivantes, à faire des montées et des descentes de sommets en sommets. Agréable ? Facile ?

Reste que la journée est très belle. J’ai l’impression de revivre plusieurs randonnées précédentes. Entre le Goryudake et le Kashima-Yarigatake (鹿島槍ヶ岳, 2889m), il y a une petite “kiretto”, coupure dans la ligne de crête. Pas aussi importante que la “Daikiretto”, mais suffisante pour nécessiter quelques passages avec échelles. Je retrouve également mes amis de la montagne : accenteurs alpins, cassenoix mouchetés et lagopèdes. Je suis tombé sur les lagopèdes au sommet du Jiigatake, un sommet mineur proche de la fin de la journée où j’ai failli ne pas monter, belle récompense pour mes efforts.

Je me fais également une nouvelle amie : l’hermine. Alors que je me retourne avec l’impression soudaine d’être suivi, la voilà sur le chemin à deux-trois mètres à peine. Mais la timide n’a pas voulu se faire prendre en photo. A peine l’appareil sorti, la voilà qui détale !

Afin de mieux comprendre ce qui va suivre, je dois faire une brève explication de la géographie du lieu. Les Alpes du Nord ont globalement une forme en Y. En bas du Y on retrouve le village de Kamikochi et les montagnes Oku-Hotakadake et Yarigatake où j’étais l’an passé. Je suis sur la branche “nord-est” où l’on retrouve le Goryudake. Sur la branche “nord-ouest” on retrouve le Tateyama et le Tsurugidake. Entre les deux branches du Y s’écoule une rivière appelée le Kurobe (黒部川), sur laquelle a été construit le plus gros barrage du Japon, d’une taille comparable au barrage de Tignes. Il a été achevé au début des années 1960, dans un Japon en croissance accélérée, remarquable oeuvre d’ingénierie dont la construction a coûté la vie à 171 travailleurs.

J’ai eu envie de visiter cet endroit après avoir vu les photos magnifiques de ce blog. Le barrage est entouré par les montagnes. Si bien que l’acheminement des matériaux de construction a nécessité la perce d’un tunnel dans le flanc de la montagne. Le tunnel est maintenant utilisé pour acheminer les touristes jusqu’au barrage. Mais il y a mieux : “des transports en commun” (les guillemets sont pour le prix pas si commun) ont été aménagés pour pouvoir traverser la chaîne de montagne de part en part, la “Kurobe alpenroute”.

Le trajet commence par le tunnel historique, parcouru en trolley-bus d’époque. La traversée du barrage se fait ensuite à pied. De l’autre côté nous attends un funiculaire (dont le parcours est intégralement souterrain), puis un téléphérique, puis un autre tunnel avec trolley-bus qui passe juste sous le Tateyama. Ensuite on peut prendre le bus pour redescendre vers la vallée. Le bus en lui même est une attraction touristique lors de l’ouverture de la route en avril : elle est creusée dans un manteau de neige de plus de dix mètres.

L’idée originale était de profiter de la journée de demain pour aller faire un tour au barrage de Kurobe. Mais je suis content d’être arrivé au refuge de Taneike (種池山荘) pas trop tard, car un plan germe dans mon esprit : puisque le barrage est si proche du Tateyama, pourquoi ne pas y monter ?

En partant de bonne heure, je devrais pouvoir arriver au barrage, et de là prendre le funiculaire qui monte à mi-hauteur. En laissant tente et autre sac de couchage dans des casiers au bas de la montagne, léger, je devrais pouvoir faire une montée relativement rapide des 1200 mètres de dénivelé et ensuite filer dans le shinkansen pour être à Tokyo à l’heure du dîner : l’affaire est dans le sac !

Il faut dire que le Tateyama est une cible tentante. Outre le fait qu’elle fasse partie des cent montagnes du Japon, elle est aussi dans les trois montagnes les plus sacrées du Japon (avec le mont Fuji et le Hakusan), et elle a également d’autre particularités, telle que celle d’être le sommet de 3000 mètres le plus septentrional du Japon. C’est aussi l’occasion annuelle de passer les 3000 mètres car nous sommes en septembre et ces sommets sont sur le point de se faire enterrer sous des mètres de neige.

Premier accroc dans le plan : alors que je regarde à nouveau le planning des bus pour passer sous la montagne vers le barrage, je me rends compte que le premier n’est pas à 6h30 comme je le pensais, mais à 7h30. Le bus de 6h30 ne passait que les deux premiers jours du week-end de 3 jours. Entre le téléphérique qui commence trop tôt et le bus qui commence trop tard, je commence à me demander si je ne suis pas victime d’une malédiction portant sur les transports !

Enfin je décide d’y être le lendemain à 6h30 pour voir si ils n’ont pas changé d’avis. C’est donc encore un lever à 3h30, car j’ai 1000 mètres de dénivelé à descendre pour trouver le terminal de bus.

Je suis bien dans la file d’attente à temps, mais pas de miracle, le prochain bus est bien à 7h30 comme annoncé dans les horaires. Tout en étant désolé pour eux (et pour moi), ma consolation viendra d’une famille japonaise croisée dans la file d’attente pour acheter les billets : eux non plus n’avaient pas réussi à lire le planning correctement du premier coup, et ils pensaient prendre le bus à 6h30 (mes compétences de lecture d’horaires en japonais sont donc à niveau avec les autochtones).

Je ne perd pas de temps et me dirige d’emblée vers le funiculaire qui monte jusque 1800 mètres d’altitude. J’aurais aimé pouvoir prendre également le téléphérique qui suit le funiculaire et amène à 2300 mètres, mais le chemin de randonnée qui part du téléphérique est fermé pour cause de chutes de pierres. Dans la salle d’attente du funiculaire, je réalise que l’hermine est la mascotte du barrage de Kurobe. Je prend ça pour un bon signe puisque j’en ai vu une la veille.

A l’arrivée du funiculaire, je trouve avec difficulté le chemin de randonnée, caché au fond d’un jardin. Il faut dire que si il y a foule, presque personne n’est là pour la marche : la plupart sont en transit et attendent sagement la prochaine benne. Si bien que le chemin est à moitié dévoré par les bambous “kumazasa”. Optimiste je me dis que je viendrai sûrement à bout des 1200 mètres de dénivelés en deux grosses heures.

Las ! Je finis par me faire rattraper par la fatigue accumulée pendant les deux journées précédentes, et les jambes se font lourdes, très lourdes. Loin de moi l’idée de me plaindre du temps radieux, mais la chaleur du soleil n’arrange rien. Si bien que deux heures plus tard, les jambes en feu, je me retrouve au lieu dit Higashi-Ichinokoshi (東一ノ越), altitude 2400 mètres. J’ai donc parcouru 600 mètres de dénivelé : la moitié de ce qu’il aurait fallu.

Il faut bien me rendre à l’évidence, ce n’est pas la journée pour le Tateyama. Déçu d’abandonner le sommet, je dois faire une bien drôle de tête car un groupe de japonais en train de déjeuner tente alors de me nourrir ! Il viennent de Murodo (室堂) de l’autre côté de la montagne. Je réalise alors que la montée aurait été beaucoup plus facile si j’avais pris l’alpenroute jusqu’au bout (le terminal de Murodo est à 2400 mètres d’altitude – je n’aurais eu que 600 mètres de dénivelé à parcourir pour atteindre le sommet). Mais bon, il n’y a quand même pas que le résultat qui compte ! Ca ne rime à rien de traverser toute la montagne en “taxi” pour arriver plus facilement au sommet. C’est du moins ce que je me dis pour me consoler…

Le paysage a vite raison de ma déception. De l’autre côté de la vallée, je peux maintenant regarder le Goryudake et le Kashima-Yarigatake avec fierté. De l’autre côté, tout proches, trois sommets se détachent. Ils portent des noms sympathiques : le pic du roi dragon, le pic du démon et le pic du lion (resp. 龍王岳, 鬼岳 et 獅子岳). Et bien sûr, comme à portée de main, et pourtant inaccessible, le sommet du Tateyama. Et je contemple l’ironie de ma situation ; me voilà sur les rotules, au pied de la montagne debout !

Ça gazu

septembre 12, 2012
De Jonendake

La montagne aurait autrefois été appelée Norikuradake. De nombreuses théories existent quand à l’origine du nom Jōnendake. Selon l’une d’entre elle, dans les temps anciens, une sorcière de la montagne, Jōnenbō, aurait eu pour habitude de venir à la fin de chaque année acheter de l’alcool au marchand de sake de la ville. Une autre théorie rapporte que Jōnenbō aurait été le nom d’un vassal d’un seigneur local, contraint de s’enfuir dans la montagne lors de la conquête de la région par Sakanoue no Tamuramaro. Au printemps, sur le flanc est-nord-est de l’antécime Mae-Jōnendake, la fonte des neiges laisse une trace noire en forme de moine tenant un flacon de sake. Son apparition indique aux habitants d’Azumino la période du repiquage du riz.
– d’après Wikipedia

Il fait noir, il fait nuit. La fine route qui serpente dans la montagne semble prête à se faire avaler par la forêt au moindre virage. Nous ne serions pas étonnés de voir jaillir des ombres des mononokes, youkai, ou autres démons japonais. Mais non, rien, et aucun bruit si ce n’est celui de la voiture, une Toyota Passo qui siffle et gronde dans la montée (notre tour viendra).

Nous arrivons finalement au parking de Mitsumata peu après onze heures du soir, après quatre heures de route sans bouchons, si ce n’est un ralentissement à la sortie de Tokyo. Et ce n’est que sortis de la voiture que le murmure de la rivière et la fraîcheur relative du fond de l’air nous font comprendre que nous voici enfin de retour à la montagne ! Il y a quelques autres voitures sur le parking, je n’ose pas trop regarder si elles sont occupées ou non. Deux phares trouvent leur chemin jusqu’au parking juste avant que nous nous endormions pour notre brève nuit.

Dans la profusion de réseaux sociaux du web 2.0, Yamareco (ヤマレコ) est l’ami du randonneur au Japon. Même sans s’inscrire, on peut consulter de nombreux compte rendus de randonnée. Cela permet d’avoir une idées des itinéraires les plus populaires, des temps de passage (on trouve de tout, du passionné de trail qui parcourt toute la chaîne de montagne en une journée, au groupe du troisième âge qui passe la nuit à chaque refuge sur la route), mais également des paysages. Certaines personnes mettent même des photos de tous les embranchements du chemin : impossible de se perdre !

4h30 : comme d’habitude le réveil semble sonner au moment où je m’étais enfin endormi. Pas évident de trouver la position idéale entre les deux sièges avant qui m’étaient réservés (mais un grand merci aux ingénieurs qui ont décidé d’utiliser une pédale pour le frein à main – d’ailleurs avec ça et les vitesses au volant on a l’impression d’être de retour au siècle dernier). Sur le parking il y a de l’animation : des gens sont sortis des voitures qui se sont multipliées dans la nuit.

Nous avons choisi de faire une grosse première journée pour pouvoir dimanche profiter d’être motorisés pour faire un petit tour à Matsumoto visiter le château. Nous attaquons la boucle Mitsumata – Jōnendake (常念岳, une des cents montagnes du Japon, 2857 mètres) – Chogatake (蝶ヶ岳, le pic du papillon) dans le sens anti-horaire, par une montée en zigzag serrés dans une forêt à la chaleur étouffante.

Nous essayons de discuter pour annoncer notre présence car nous avons vu de nombreux avertissements sur la présence d’ours noirs. Le sous-bois verdoyant est tapissé d’une épaisseur suspecte de kumazasa, une variété de bambou au feuillage dense dont le nom est légèrement inquiétant puisqu’il signifie “herbe à ours”. Ou du moins c’est ce que je m’imaginais, car si l’on en croit wikipedia, l’orthographe correcte serait 隈笹 (bambou ombragé) et non 熊笹 (bambou à ours).

Une fois la limite supérieure de la forêt dépassée, nous nous retrouvons sur l’arrête qui mène au sommet, en passant par une antécime, le Mae-Jōnendake (litt. devant le Jōnendake). Le chemin passe au travers un champ de gros blocs de granite dans lequel il nous faut crapahuter tant bien que mal : il s’agit d’une course avec les nuages qui grimpent avec la fin de la matinée. Nous perdons dans les grandes largeurs et sommes submergés par la brume en arrivant au col juste avant le sommet. En japonais cela se dit gazu (ガズ) et c’est l’ennemi du paysage.

Notre attention est vite détournée par un attroupement de japonais qui semblent courir après quelque chose avec d’énormes appareils photo, signe clair d’une attraction touristique. Un randonneur qui nous avait dépassé dans la montée et que nous retrouvons alors qu’il entame sa descente tente de nous expliquer :
– Vous connaissez le raichou (雷鳥) ?
Je répète lentement :
– Ra-i-chou ?
– Oui, raichou, …
Là il s’arrête un instant pour réfléchir, et dit, comme si il était lui même frappé par la foudre :
– Thunderbird!

Sur le coup, je ne pense que à la voiture américaine, et pendant le temps qu’il me faut pour digérer cette incongruité je dois avoir l’air bien bête, en tout cas complètement étranger. Du coup l’échange s’abrège sur un traditionnel échange de “Ki wo tsukete kudasai” (Faîtes attention à vous).

En nous rapprochant, nous voyons tout un troupeau d’oiseaux couleur roche se promener dans les rochers : des lagopèdes. Ils prennent successivement une pause romantique perchés sur les rochers face à la brume des montagnes, ou détallent avec une vivacité qui contraste avec leur apparence dodue. C’est peut-être l’effort de la montée, mais j’ai rarement vu un animal sauvage qui soit aussi appétissant !

Après le défilé des lagopèdes, nous rencontrons un autre des habitants de la montagne, le cassenoix moucheté. Nous en voyons d’abord un, mais nous rendons vite compte que ces corbeaux pullulent dans la montagne. Ils prospèrent en se bâfrant de pommes de pin, toute la zone étant couverte de ce qu’il me semble avoir identifié comme étant des pinus pumila (haimatsu en japonais).

Passé le pic, alors que nous marchons sur la crête en direction du Chogatake, nous ne nous lassons pas de leur petite danse. L’un d’entre eux vient se poser sur un pin au terme d’un vol semi-plané acrobatique. Le roublard jette un coup d’oeuil à gauche, un coup d’oeuil à droite, puis s’empare d’une pomme de pin qu’il va dépiauter sur un rocher un peu plus loin. Nous croisons plusieurs restes de festin : des pierres recouvertes d’écailles de pomme de pin. De temps en temps l’un d’entre eux jette un énorme “Kraa Kraa” qui résonne à travers la montagne. Peut-être parce que au Japon la noix ne semble pas être sa nourriture principale, le cassenoix-moucheté est ici appelé hoshigarasu (litt. corbeau étoilé) car son plumage noir bleuté tacheté de blanc ferait penser à un ciel étoilé.

Cette bonne compagnie nous guide jusqu’au refuge de Chogatake. Nous dormons au refuge malgré le prix élevé (9000 yens par personne pour la nuit et deux repas), et nous sommes agréablement surpris par l’arrangement du lieu : il s’agit de dortoirs évidemment, mais ils sont séparés en petite cellules pour deux par des rideaux qui offrent une intimité relative.

Comme l’an dernier, où j’avais regardé le sumo au refuge du Yarigatake de l’autre côté de la vallée, du sport passe sur la télé de la salle commune. Il s’agit du match pour la troisième place de la coupe du monde de football féminin des moins de vingt ans. Le match oppose japonaises et nigérianes et se dispute au stade national à Tokyo. Les japonaises gagnent par deux buts à un et décrochent leur première médaille dans cet évènement (qui se dispute tous les deux ans depuis 2002). Le football féminin est populaire en ce moment au Japon avec la Coupe du Monde gagnée en 2011 et la deuxième place aux Jeux Olympiques cet été. La match aura eu une part d’audience de 11% ce qui n’est pas mal pour du foot féminin -20 ans, mais loin de l’audience de 29% obtenue pour le match gagné face à l’Irak de l’équipe 1 masculine pour les qualifications de la coupe du monde.

Avant de se coucher, nous pouvons contempler au travers d’un trou dans les nuages la plaine aux environs de la ville d’Azumino éclairée dans la nuit. Au loin, de l’autre côté de la plaine, par delà les montagnes qui font la frontière avec la préfecture de Gunma, un orage se déchaîne. Du ciel tombent quelques fines particules blanches et froides qui ressemblent à un balbutiement de neige. Après une première journée nuageuse, mais toutefois meilleure qu’annoncée, quelle météo nous attends demain ?

Le lendemain à 4h30 c’est : “Le ciel est bleu, réveille-toi ! C’est un jour nouveau qui commence”. Enfin pour le moment le ciel est plutôt gris-bleu. Et nous le regardons patiemment changer de couleur alors que nous attendons le lever de soleil (qui n’arrive que vers 5h15). Le ciel est dégagé, je suis content de pouvoir voir le Yarigatake et les Hotakadake. Au loin nous distinguons le mont Fuji et les alpes du sud.

Après le petit déjeuner, alors que nous étions sur le départ, nous entendons le bruit de l’hélicoptère qui vient apporter les nouvelles provisions. Une fois son chargement débarqué, il retourne dans le fond de la vallée en se jetant dans le vide de façon impressionnante. Pour nous aussi il est temps de descendre.

Alors que nous nous rapprochons du parking, nous avisons un endroit où le torrent qui descend de la montagne a creusé une sorte de petite piscine naturelle. Nous nous y jetons aussi vite que l’eau vivifiante nous le permet et profitons pendant quelques temps des reflets du soleil dans les rapides.

Notre but est de filer vers Matsumoto et son château d’époque, mais nous somme ralenti sur la route par une horde de singes qui traverse la route. Il est toujours amusant de les voir grimper aux arbres avec adresse, ou de voir les bébés se balader agrippés indifféremment sur le dessous ou le dessus de leur maman.

Le château de Matsumoto est mon préféré au Japon. Il s’agit d’un des rares château d’époque à être encore debout. J’étais content de refaire la visite à l’intérieur qui contient une vaste exposition d’armes à feu d’époque (cela est expliqué par le fait que la construction ayant débuté à la fin du XVIème siècle, les armes à feu étaient déjà disponibles, ce qui explique la présence de petites meurtrières carrées dédiée à ces dernières). Certaines pièces sont intéressantes, comme un couteau/pistolet avec son fourreau, ou une espèce de mortier qui tire des flèches explosives.

L’entrée du château permet également d’entrer au muséum de la ville situé sur le même site. On y retrouve là des artefacts un plus pacifiques. Le sous-sol passe en revue les périodes anciennes du Japon, présentant notamment des poteries de l’ère Jōmon décorées avec des marques de cordes tressées. Au rez-de-chaussée on retrouve des objets plus récents, parmi lesquels se distingue une pompe (pour les pompiers) à vapeur.

Le gay savoir

septembre 5, 2012
De Shiba Aquafield

Eau paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes flots sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
– Aragon, la piscine de Shiba

Il existe un mot en japonais pour décrire l’été tokyoïte : 蒸し暑い (mushiatsui). Chaud et humide (ailleurs en Asie il fait encore plus chaud et humide, mais pour un français Tokyo est déjà un bon standard).

Il existe une chose pire que de passer un été chaud et humide à suer sans lieu de baignade. C’est de vivre à moins de 500 mètres d’une piscine de 50 mètres en extérieur, ouverte l’été, accessible au public et peu chère, l’Aquafield Shiba-Koen, et de ne pas le savoir !

Mais il existe une chose pire que de passer un été chaud et humide à suer, sans savoir qu’il existe à moins de 500 mètres une piscine de 50 mètres en extérieur, ouverte l’été, accessible au public et peu chère, l’Aquafield Shiba-Koen. C’est de l’avoir appris l’hiver dernier, alors que la piscine était fermée et que l’espace est utilisé en tant que terrain de futsal, et de l’avoir oublié une fois l’été venu !

A tel point que j’en suis venu à me demander si avoir réappris l’existence de cette piscine – à la suite d’une discussion fortuite, suivant une rencontre inopinée avec un organisateur de Tokyo Gaijins, qui comme par hasard venait de faire un marathon de natation (10km) – était une bonne chose : ne dit-on pas que les ignorants sont bénis ?

Quoiqu’il en soit il était trop tard, j’avais re-croqué dans le fruit de la connaissance, autant le boire jusqu’à la lie ! C’est donc en maudissant mon oubli, mais en me réjouissant tout de même secrètement de l’opportunité de faire quelques longueurs (même si j’espèrais tout aussi secrètement une déception qui aurait atténué la rancoeur de ma maladresse), que nous nous dirigions vers la piscine à la première occasion.

Première impression : l’eau est chaude. Très chaude même, en sortant je remarque un écriteau qui donne la température de l’eau à 31°C. Je suppose que ce n’est pas le bassin pour vos records de natation, mais mon maigre niveau s’en satisfait : au moins pas de difficultés à rentrer dans l’eau. A vrai dire ce serait plutôt l’inverse, car ce premier week-end de septembre la température a presque frôlé les 20°C, et nous avons failli avoir froid.

On retrouve quelques petits détails des piscines japonaises : le fond est de un mètre dix (pour éviter les noyades, même si la piscine est constamment surveillée par 3 à 5 maîtres nageurs), les tatouages sont proscrits. Ici, de façon plutôt rare, les bonnets de bain ne sont pas obligatoires. Deux lignes d’eau sont réservées pour les nageurs, l’essentiel de la piscine est utilisé pour faire de la marche dans l’eau ou par des gens qui barbotent avec des bouées gonflables.

A côté du bassin principal se trouve un bain pour les bébés, et en hauteur une terrasse qui sert d’aire de repos. D’ici l’on peut apprécier la vue, le parc de Shiba et quelques bâtiments du Zozoji, avec un peu plus loin la tour de Tokyo (que l’on peut voir depuis le bain également !) et en arrière plan les tours de Roppongi. Les photos étant interdites, l’illustration de cet article est une oeuvre de contrebande (ce qui j’espère excusera sa qualité passable).

La première fois que nous y sommes allés, nous avions remarqué sans y prêter trop d’attention, que la clientèle de la piscine était, mis à part quelques familles venues avec leurs enfants, essentiellement masculine. J’échaffaudais de nombreuses théories fumeuses (“les filles préfèrent aller à la plage”, …) alors que l’explication de la sur-représentation masculine crevait littéralement les yeux : cette piscine est connue comme étant un lieu de rencontre de la communauté gay de Tokyo. Avis aux amateurs de mini-slips de bain fluo !

Il semblerait qu’il existe d’autres piscines dans les environs qui seraient plus agréables, notamment celle du Tokyo Prince Hôtel, une autre piscine de 50 mètres en extérieur, avec des vues encore meilleures sur la tour de Tokyo. Mais à 4000 yens la journée contre 400 yens les deux heures à l’Aquafield Shiba-Koen, elle s’addresse aux plus aisés (ou aux gens qui comptent passer leur journée à la piscine).

Pour finir quelques détails pratiques :
Ouverture: de 9h à 17h jusqu’au 15 septembre (de 9h à 20h en juillet-août)
Entrée: 400 yens les deux heures, 200 yens par heure supplémentaire
Site web